La Plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr (Philippe Rey) – Aurélie

Les Français sont nombreux chaque automne à acquérir le Goncourt. Cette année, achetons-le mais surtout LISONS-le. Avec lenteur, délectation, émerveillement pour la construction complexe du roman, profond respect pour cette plume éblouissante.

Suivons Diégane, jeune auteur sénégalais, qui se lance sur les traces de T.C. Élimane, mystérieux écrivain étant resté insaisissable tout au long de son existence et dont le seul livre connu a rencontré un destin tragique.

Qui était l’auteur du Labyrinthe de l’inhumain ? Pourquoi prend-il autant de place dans l’esprit de Diégane ? Alors que celui-ci commence une quête littéraire qui le mènera de Paris à Amsterdam, du Sénégal à l’Argentine, ce sont des pages magnifiques qui s’offrent à nous : une profonde réflexion sur l’écriture et le monde de l’édition, une analyse subtile des conséquences du colonialisme et de l’exil sur les grands esprits ayant quitté leur pays d’origine, un humour très présent, une passion charnelle et amoureuse intrinsèquement liée au pouvoir des mots.

J’avais commencé la lecture de ce livre avant qu’il obtienne le Goncourt, une amie libraire ayant attiré mon attention sur ce texte qui semblait vraiment à part dans cette rentrée littéraire. Mais je n’avais alors pas assez de temps à lui consacrer. C’est pour moi un roman qui demande une grande attention, presque la mise en place d’un cérémonial de lecture pour pouvoir ne rien gâcher de ses pages, se laisser embrasser par ses mots et emporter dans son univers unique. Je lui ai donc offert deux dimanches en ce mois de novembre bien chargé à la librairie, loin de mon papillonnement de lecture habituel et je vous souhaite de partager bien vite le même enchantement.

Bravo et merci aux éditions Philippe Rey et Jimsaan, à Mohamed Mbougar Sarr pour ce grand texte.

Aurélie.

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr, Philippe Rey, 461 p. , 22€.

Artifices, Claire Berest (Stock) – Aurélie

Moi aussi, tout comme les héros de ce roman, j’ai eu 18 ans en l’an 2000. L’année où, le bac en poche, tout semblait possible.

Pourtant, pour Abel et Mila, tout s’est figé en 2000. Une vingtaine d’années plus tard, on retrouve Abel tout juste suspendu de son boulot de flic, tournant comme un lion en cage dans son petit appartement, entouré de dizaines d’orchidées qu’il couve de soins extrêmes. Mila, quant à elle, use de son pseudonyme pour signer avec toute la colère qui l’habite des performances qui font d’elle l’une des artistes les plus cotées du moment.

Abel est troublé par des événements qui se déroulent dans plusieurs musées parisiens, il se sent lié à tout cela mais n’arrive pas à en identifier la cause. Pendant une semaine sous haute tension durant laquelle ses insomnies et les réminiscences d’un passé difficile ne le quittent pas, sa coéquipière Camille va tenter coûte que coûte de l’ancrer dans une réalité qu’il préfèrerait fuir. Une autre femme entre alors en scène : Elsa. Elle habite dans une chambre de bonne deux étages au-dessus de l’appartement d’Abel. Elle va pénétrer dans sa vie comme par effraction, bousculant sa solitude sans qu’Abel puisse lui opposer la moindre résistance.

Claire Berest met tout en place de façon presque facétieuse. On pense entrer dans un roman lourd des horreurs du passé mais l’humour apporte la touche de légèreté nécessaire au lecteur pour découvrir les recoins du passé d’Abel et Mila. Une enquête au plus profond de souvenirs enfouis, l’Art comme révélateur et l’amitié comme garde-fou fragile.

Loin de ses deux précédents livres, l’autrice nous plonge complètement dans la fiction. Le premier mot qui m’est venu à l’esprit en en commençant la lecture fut « surprenant ! » et les deux derniers en le refermant « vraiment excellent ! ». Après deux grandes figures féminines sublimées dans Gabriële et dans Rien n’est noir, elle nous propose un incroyable personnage masculin dont le repli et la détresse nous attachent à lui jusqu’à un final extrêmement fort.

Aurélie.

Artifices, Claire Berest, Stock, 429 p. , 21€50.

Pleine terre, Corinne Royer (Actes Sud)- Aurélie et Fanny

Pleine littérature en ces pages bouleversantes portées par l’écriture unique et grandiose de Corinne Royer.

À partir d’un fait tragique survenu en 2017, elle façonne le portrait de Jacques Bonhomme, paysan amené au bord du gouffre par les rouages absurdes d’une administration en total décalage avec les réalités de la terre. Ce colosse fragile a donné toute sa vie pour l’héritage de ses ancêtres et voit tout s’effondrer en quelques mois.

De la détresse de Jacques, des femmes et hommes qui l’entourent, de leur témoignage poignant, Corinne fait un plaidoyer pour le retour d’une agriculture à échelle humaine et pour un avenir reconnecté avec une nature qu’il est grand temps de choyer avec bon sens.

Lancez-vous et suivez Jacques dans sa cavale et ses questionnements philosophiques, un grand moment de lecture.

Je le fais très rarement mais ne peux résister au plaisir de partager un court extrait avec vous : « C’est vrai qu’aux Combettes, il y en avait partout, des livres, on en trouvait même dans l’étable. Toutes ces pages avec des mots qui sautillaient dedans, c’était sa façon à lui de faire danser la vie. ».

Aurélie.

Photo: Fanny.

Des romans comme ça, c’est rare, intense, nécessaire. Le style, l’ambiance, l’histoire, tout y est dans Pleine terre. Corinne Royer emporte et écorche, c’est terrible et magnifique, poignant et ciselé, un véritable travail d’équilibriste entre cette réalité crue et tout le travail romanesque.

Pleine terre s’inspire d’une histoire terrible, reflet du malaise paysan: Jérôme Laronze, éleveur en Saône-et-Loire, tué le 20 Mai 2017 par les tirs d’un gendarme.
Le départ de sa spirale infernale fut le recensement du cheptel en vue de sa saisie.
Et j’ai trouvé nécessaire de vous écrire les mots du père de Jérôme, Jean Laronze : « On a commencé en 1965 avec une vingtaine de bêtes. On vivait mieux que Jérôme avec cent bêtes. Avec les primes, on a poussé les jeunes dans une course au rendement, à s’agrandir, à avoir plus de bêtes, et plus de papier à gérer. J’ai connu une époque où il y avait plus de soixante-dix exploitations dans la commune, maintenant il n’y en a plus qu’une douzaine. » (Source: Reporterre – Marie Astier)

Photo : Yann Leray.

À partir de cela, Corinne Royer sculpte une histoire foudroyante. Jérôme Laronze devient Jacques Bonhomme.
« Jacques Bonhomme est le sobriquet attribué au chef de fil des paysans révoltés en mai 1358 (…) Cette dénomination est basée sur l’ancien français « jacques », qui désignait les paysans vêtus d’une veste courte, la jacque. »

Après son roman Ce qui nous revient, Corinne Royer revient sur ces deux grandes thématiques de la spoliation et de la dépossession.
Dans Pleine terre, l’auteure aguerrie nous ouvre une porte, celle d’un monde paysan entravé, souffrant. Nul besoin de pathos dans les scènes qui se déroulent selon une chronologie habilement ficelée, Pleine Terre est un roman d’une remarquable intelligence dans sa construction narrative.
Tu liras ce que Jacques Bonhomme vit dans l’instant, cette fuite; fuite entrecoupée par des témoignages de ceux et celles qui le connaissaient d’avant la tragédie, du cercle restreint au cercle plus large. Cela me faisait penser aux cernes d’un arbre puissant.
Ton lien avec Jacques se construira au fur et à mesure que son étau se resserre.
Cela donne un souffle à l’histoire, ce quelque chose qui vient te chercher pour ne plus te lâcher.
Et cet effroi si présent avec ces « ombres » qui prennent, au fur et à mesure, de plus en plus de place.

Pleine terre n’est pas un conte, dans le sens où il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Car le regard de chacune et chacun forment un Grand Tout, parfois une grande amitié, parfois une grande lâcheté, parfois une grande colère ou un immense désarroi, parfois un grand amour.

Photo : François Giraud.

Jacques Bonhomme a cette faim en lui, de justice surtout. Corinne Royer fait corps avec ce personnage immense, tel un chêne solitaire sur une colline bourguignonne. Elle y montre l’humain dans toute sa puissance et sa fragilité.
Pleine terre n’est pas le roman d’un héros mais d’un homme résistant à l’enchaînement administratif avec lequel on bride le monde des « petits paysans ».
Il manque quoi à Jacques Bonhomme ? De la considération, de l’humanité dans cet univers fait de nombres, de statistiques, de chiffres tatoués dans la chair, engloutis.
« Qu’est-ce qu’on peut y faire, s’ils ont l’esprit aussi serré qu’une poignée de culs à l’arrière d’une 4L ? » s’exclame le vieux Baptiste.

L’effroi donc. Mais aussi, le long de ces pages, la sublimation de cette nature. Pas un seul instant Jacques ne quitte de sa pleine main la terre qui l’a vue naître. Cet endroit de Saône-et-Loire, ses vallons parcourant la ferme des Combettes, cette forêt qui le cache lorsqu’il s’enfuit pour survivre à l’effroyable. Mais aussi ce refuge pour convoquer les souvenirs fraternels en compagnie de Paulo et Arnaud. Et ce que le monde en a fait de ces trois gamins liés, « à la vie à la mort ». Déchirant.
Ce que l’on doit, ce que l’on subit, ce que l’on choisit de faire…mais a-t-on parfois vraiment le choix ?
J’y ai lu tellement de rudesse dans ces vies d’abord remplies d’espoir, puis vidées par les défaites successives.

Dans Pleine terre, tu plonges dans un western social où le duel final sera sans merci.
L’histoire d’un homme qui voulait vivre sa vie auprès de son troupeau de limousines qu’il aimait tant. Le « colosse » amoureux de ses bêtes, de son beau cheval blanc et de la petite Sioux.

« Il a chargé une meule de foin sur la fourche du tracteur et il est parti à travers les champs. Il voulait la voir sa Sioux, il voulait entendre ses petits meuglements d’Indien. Il voulait qu’elle soit debout. Mais voilà, parmi les deux bêtes mortes, elle était là. (…) Elle fait lutté mais elle s’était épuisée dans la lutte. Il a chassé les mouches autour de la blessure. Il s’est agenouillé. Il a pris entre ses mains la tête beige et douce avec les boucles d’identification qui la défiguraient. Il a essuyé les naseaux, a jeté son blouson sur le flanc maigre, et, après, je ne sais pas à quoi on pense dans ces moments là. »

Photo : Yann Leray.

Au sein de ce western là, ce n’est pas la musique d’Ennio Morricone qui résonne mais, plutôt, le long du roman, celle de Leonard Cohen, accompagnée des pensées de Malaparte, Giono, Orwell, et pour l’amour, un peu du souvenir adolescent de Cyrano.

Pleine terre est un hymne à la terre des humbles, de ces fermiers aimant leur territoire, le façonnant avec cette tendresse simple et véritable.
C’est un moment de lecture qui se vit avec force, dans un monde où surconsommation, surproduction, surrentabilité, surcontrôle et surenchère administrative, assèchent les âmes et appauvrissent – drastiquement – tout ce qu’il nous reste.
Alors, Corinne Royer ouvre le cœur d’un homme blessé afin de laisser passer sa lumière sur les pleines terres, celles qui nous restent.

Un – très – grand roman.
Coup au cœur fraternel.

Fanny.

Pleine terre de Corinne Royer, chez Actes Sud. 336 pages / 21 euros.

Un tesson d’éternité, Valérie Tong Cuong (Lattès) – Aurélie

Le nouveau roman de Valérie Tong Cuong rejoint pour moi les incontournables de la rentrée.

Dès les 1res pages j’ai ressenti une tension énorme et ai eu l’impression d’être littéralement aspirée par le personnage d’Anna, comme si j’étais sur le point de vivre moi-même toutes les épreuves qu’elle allait devoir traverser.

On la découvre alors qu’elle a réussi à s’installer dans la petite vie bourgeoise dont elle avait toujours rêvé. Elle possède une pharmacie, vit dans une grande maison en bord de mer avec son mari charmant et son fils Léo qui est sur le point de passer le bac et qui a déjà été accepté dans une bonne école.

Tout bascule pourtant en un claquement de doigts. Alors que sa vie se délite, le passé qu’elle avait profondément enfoui revient la hanter. C’est par son prisme qu’elle va faire face à une crise sans précédent et cela va rendre les choses bien difficiles…

Je ne vous en dis pas plus et vous conseille de lire ce roman sans avoir parcouru la 4e de couv’ au préalable, vous découvrirez ainsi par vous-même l’élément déclencheur du cataclysme familial au détour d’une scène brillamment amenée.

L’autrice porte son héroïne avec une force incroyable et nous dépose avec elle à l’issue du livre dans une situation qui nous laisse complètement interdits. Le talent de romancière de Valérie atteint ici des sommets et ce titre restera parmi mes préférés sinon son meilleur à mes yeux.

Aurélie.

Un tesson d’éternité, Valérie Tong Cuong, Lattès, 268 p. , 20€.

Nous sommes les chasseurs, Jérémy Fel (Rivages) – Aurélie

Brillantissime ! Un roman sorti tout droit de l’esprit (torturé ?) de Jérémy Fel qui n’entre dans aucune case et reflète encore plus profondément l’univers teinté d’horreur qu’il avait mis en place dans ses deux précédents livres.

Incroyablement foisonnant, il prend au piège un lecteur qui doit attacher sa ceinture et être prêt à se laisser transporter du Chili à la France en passant par Los Angeles, du 18e siècle à un présent légèrement dystopique.

Le voyage ne se fait pas seulement dans l’espace et dans le temps, il se fait aussi dans le paranormal et l’au-delà, nous glaçant le sang plus sûrement que n’importe quel film d’horreur que vous pourriez avoir vu ces dernières années. Il n’épargne rien à ses personnages et on l’imagine y prendre un certain plaisir voire un plaisir certain…

On est piqué au vif dès les 1res pages, on comprend vite que chaque détail va avoir son importance dans ce texte aux mises en abîme multiples, à la construction époustouflante.

Et puis, qui connaît un peu l’auteur se rendra compte que ce sont ses tripes et tout ce qui compte pour lui qu’il nous propose de lire non pas dans une autofiction comme savent si bien les écrire les Français mais dans un style qui n’a rien à envier aux grands auteurs et cinéastes américains.

La dernière partie ravira particulièrement les cinéphiles et ramène une relative touche de douceur à un livre qui écorchera par ailleurs les esprits les plus sensibles.

Bref, ce roman de 700 pages confirme mon profond amour pour la plume et les idées géniales de Jérémy. Amis lecteurs, partez chez vos libraires à la recherche de cette belle couverture !

Aurélie.

Nous sommes les chasseurs, Jérémy Fel, Rivages, 720 p. , 23€.

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