Sens interdits, Chantal Pelletier (Gallimard / Série noire) – Aurélie – Aire(s) Noire(s)

Nouvelle enquête pour la brigade culinaire et son duo de choc réunissant la gourmande Anna Janvier et le palôt Ferdinand Pierraud.

Grand écart assuré en cette année 2046 entre vague d’empoisonnements et plaisirs cachés de la table. Alors que des restrictions en tous genres ont envahi le moindre moment d’intimité des citoyens, un petit groupe d’irréductibles bons vivants essaye encore de dévorer la vie à pleines dents dans un petit coin de Provence autour de Lou, fameuse cuisinière au caractère bien trempé.

Quel bonheur de retrouver les succulents personnages de Nos derniers festins ! Avec un humour toujours plus mordant, Chantal Pelletier nous peint un futur totalement plausible et assez désespérant où le goût devient un sens à choyer mais duquel aussi se méfier.

Entrecoupés de petites brèves nous donnant une idée de l’état de la société française dans 25 ans, des chapitres très rythmés nous dévoilent petit à petit l’envers d’une affaire qui bouscule sacrément nos deux enquêteurs et qui risque de mettre en péril l’équilibre précaire trouvé par Lou et son petit monde.

Rendez-vous dès que possible en librairie pour croquer ce succulent polar au plus vite. Vous constaterez alors une explosion en bouche dès les 1ers paragraphes et une envie irrésistible de vous frotter le ventre avec contentement une fois la dernière page tournée !

Aurélie.

Sens interdits, Chantal Pelletier, Gallimard / Série Noire, 256 p. , 19€.

Blizzard, Marie Vingtras (L’Olivier) – Aurélie & Gaëlle

Photo : Gaëlle Desliens.

Je mets au défi quiconque commencera ce livre de ne pas le terminer dans la journée, guettant chaque moment pour dévorer quelques courts chapitres, avancer dans le blizzard en Alaska à la recherche du « petit » qui s’y est perdu mais aussi partir à reculons, dans le passé des quatre principaux protagonistes qui ne se sont pas retrouvés sur ces terres difficiles par hasard…

La rudesse des éléments frappant de plein fouet des vies cabossées donne à ces pages une force peu commune. La nature met les hommes au pied du mur, la blancheur de la neige et le froid saisissant faisant ressortir des vérités refoulées depuis bien trop longtemps.

Grandiose 1er roman paru aux éditions de L’Olivier qui nous ont décidément concocté une rentrée littéraire de haut vol.

***

« Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mon lacet et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à me déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. »

« Rétrospectivement, je crois que j’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond. C’est un peu comme lorsque vous avez la sensation qu’un insecte vous chatouille l’oreille. Vous faites un geste pour vous en débarrasser, mais en réalité c’est une alarme, votre alarme interne, réglée au strict minimum. »

« Si le Seigneur m’entend, je jure solennellement que je ne boirai plus une goutte d’alcool. J’ai tellement mal à la tête avec le truc que ce salopard m’a fait bore. Appeler ça de l’eau -de-vie, c’est vraiment se foutre de la gueule du monde. Je sens plus ma gorge et j’ai le bide en vrac. C’est à vous donner l’envie de virer bonne sœur même si j’ai pas l’attirail pour ça. »

« Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit avec ce temps. Le vent souffle tellement fort autour de la maison que je ne sais pas comment elle tien encore debout. J’ai l’impression que les murs sont pris dans un étau entre la poussée des rafales et la neige qui s’accumule. Dieu sait comment je vais réussir à en sortir quand tout sera fini. »

Il y a Bess, il y a Benedict, il y a Cole, il y a Freeman.

Ils sont quatre, ils prennent la parole chacun leur tour, dans des chapitres courts ou très courts, deux trois pages, quelques fois quatre.
Il y a un garçon, il y a une vieille dame, il y a un frère.
Il y a le blizzard en Alaska.
Il y a des disparitions, du garçon dans le blizzard, du frère disparu de partout sauf des mémoires, d’un fils dans une guerre.

Mike Byers / Levy Creative

Ils sont quatre à découper leurs silhouettes dans la neige et c’est un découpage rudement bien organisé. C’est un rythme super bien balancé, finement équilibré. Tu te balades de tête en tête, et ça construit une histoire. Tu avances dedans, curieux, intrigué par ce qui se dessine de page en page. Tu avances comme on bascule ses appuis d’une jambe sur l’autre quand on randonne en raquettes et que le paysage se découvre à mesure de tes pas. Tu avances et tu vois se tracer comme sur une carte vierge les empreintes de chacun, de chacune. Se dessinent peu à peu leurs trajectoires. Jusqu’à converger. Mais chut.

Ils sont quatre hommes dans un coin extrême, dans une nature extrême, dans une saison extrême. Dans la tête de l’un, on ne sera pas (et c’est tant mieux). C’est depuis les autres qu’on l’entend.
Elle est seule femme. Mais que venait-elle faire dans cette galère ?

Un plaisir de lecture !

Pour en apprendre un peu plus et découvrir l’autrice, tu peux ‘écouter parler avec Marie Richeux dans Par les temps qui courent, ici : https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/marie-vingtras-ecrivaine

Blizzard, Marie Vingtras, Éditions de l’Olivier, 192 p., 17€.

Le Lac de nulle part / Indian Creek, Pete Fromm (Gallmeister / Totem) – Aurélie / Seb

Trig et Al sont tous deux contactés par leur père qui leur propose une Aventure. De celles qu’ils faisaient en famille l’été avant leur adolescence : quelques semaines en pleine nature, camping et canoë.

Mais cette fois, les choses sont un peu différentes. Dorie, la mère, n’est pas du voyage, le divorce a été prononcé des années auparavant. L’Aventure ne se fera pas non plus dans les mêmes conditions : le mois de novembre approche, le frère et la soeur hésitent mais cela fait si longtemps qu’ils n’ont pas vu leur père et qu’eux, les jumeaux, n’ont pas été réunis…

Commence alors un « laketrip » où les souvenirs d’un temps qu’on pensait meilleur refont surface en même temps qu’une sourde angoisse monte au fil des jours.

Un huis-clos dans les grands espaces canadiens où les jumeaux et le père erreront autant de lac en lac que dans les méandres de leurs âmes blessées. La construction nous fait quitter le rivage de nos vies pour celles des membres de cette famille, accompagnant Trig dans ses découvertes et ses épreuves successives, comprenant toujours avec un temps d’avance ce qui l’attend et rageant de ne pouvoir l’aider à ouvrir les yeux en douceur.

Pete Fromm est bel et bien le maître de la survie en pleine nature mais on retrouve aussi ici sa façon si particulière de traiter les liens familiaux mêlant une grande douceur à des vérités brutes difficiles à dépasser.

C’est beau, c’est dur, c’est totalement réussi et c’est traduit de l’américain par Juliane Nivelt.

Aurélie.

Le Lac de nulle part, Pete Fromm, Gallmeister, 336 p., 24€60.

Photo : les libraires masqués du Grenier.

“Enfin privé de son blanc manteau neigeux, le monde prenait des teintes plus sombres, vert foncé presque noir, tandis que les tessons gris des nuages restaient partout accrochés et que le blanc de la neige continuait d’orner le sol. Quand je montais assez haut, je me retrouvais à l’intérieur même des nuages, et la distance se transformait alors en un gris de néant, la pluie laissant mes vêtements détrempés de minuscules perles de cristal.

1978. Encore étudiant, le jeune Pete Fromm prend un boulot de surveillance de millions d’œufs de saumons, en pleine montagne, aux confins du Montana et de l’Idaho. Durée de la mission : les sept mois d’hiver. Le job : empêcher la prédation des œufs et casser la glace de la frayère pour maintenir la circulation et l’oxygénation de l’eau de la rivière.

Photo : Sébastien Vidal.

Avec ce récit autobiographique, Pete Fromm nous emporte loin des sentiers battus. Sous sa plume efficace, avec un formidable talent pour la narration, il déploie, rien que pour nous, ce que nous appelons les grands espaces. Avec un sens de l’humour très plaisant, il nous raconte ses sept mois d’isolement dans le ventre des rocheuses, en ne cachant rien de ses erreurs, de son inexpérience et de sa naïveté. Véritable voyage initiatique, il me rappelle le superbe livre de Dan O’Brien, Rites d’automne.
Avec cette histoire, Pete Fromm se montre tel qu’il était en 1978, un jeune homme un peu inconscient qui se questionne et hésite quant à la direction à prendre dans la vie. De corvée de bois en balades, de piégeage en chasse illégale, de lecture en découverte d’une nature impitoyable, s’égrène les heures et les jours dans l’hiver mutique des montagnes rocheuses.
Au-delà de l’exercice de rusticité inévitable pour résister à cette aventure, l’auteur approche l’expérience de la solitude. La vraie, celle qui nous fait nous retrouver seul avec nous-même, et nous fait ouvrir des portes qu’on n’aurait peut-être pas ouvertes si on n’y avait pas été contraint. Parce que lorsque la nuit recouvre tout ce qui tient lieu de monde, que les bruits s’atténuent, que le confort se limite à quelques mètres carrés de chaleur et de toile, d’un poêle, de réserves de nourriture et de quelques livres, on prend la mesure du grand réconfort de la présence d’un animal, en l’occurrence une chienne prénommée Boone. À ce sujet, l’auteur écrit de touchantes pages sur elle, sa fidélité, son absence de jugement, son regard franc porté sur lui.
Indian creek c’est aussi une filiation avec Thoreau, même si la démarche du Pete Fromm de l’époque n’est pas philosophique ni politique. Il en va de même avec Dans la forêt, de Jean Hegland, même famille.

Indian creek. Photo : DR.

Le jeune Pete Fromm entre en nature comme on pénètre dans l’eau froide, crispé et inquiet. Et puis au fil du récit, on le voit s’adapter, s’acculturer. Car ce livre nous montre à quel point nous nous sommes détachés de la nature. Nous avons perdu notre savoir de survie, et là-bas, à Indian creek, les vrais rois, ce sont les animaux. Sans notre technologie, nos moteurs, notre logistique, nous ne sommes rien dans le monde sauvage. C’est dit d’une manière subtile, sans réellement le formuler, mais c’est quelque part entre les lignes.
Indian creek c’est aussi le rapport à la mort, qui survient souvent brutalement en montagne, la vie et la mort, les deux aiguilles du temps qui passe. Ce qui est intéressant à observer dans ce récit, c’est le rapport aux animaux sauvages qui évolue au fil des pages. En premier lieu les animaux croisés sont vus comme des habitants des montagnes, sans véritables droits, ils sont là, simplement. Puis, s’immisce dans les mots, une empathie qui n’existait pas au début, et selon les scènes décrites, que ce soit avec le jeune Fromm ou en compagnie de chasseurs, on subodore une forme de regret à tuer, et un soulagement à assister à l’échec d’une chasse. La seule mort acceptable dans le monde naturel est celle guidée par les règles naturelles.
J’ai senti aussi beaucoup de tendresse dans cette histoire, dans les mots choisis, de la tendresse pour les humains, pour le lieu, pour les lynxs et les ours, pour l’élan et même envers les oeufs de saumons.
Indian creek est une expérience de vie arrivée de manière imprévisible, elle est relatée avec simplicité, comme elle a été vécue, sans jamais être tentée par le sensationnel.
Suivez le jeune Pete, il a des choses à vous raconter.

Traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère.

Seb.

Indian creek, Pete Fromm, Totem, 250 p. , 9€80.

Les Falaises, Virginie DeChamplain (La Peuplade) – Aurélie et Fanny

Un deuil difficile, des carnets retrouvés, une maison inhospitalière qui s’impose pourtant comme le seul vrai refuge.

Et puis surtout les femmes. Il ne s’agit véritablement que de femmes dans ce 1er roman. Que d’elles mais de façon incomplète : trop de trous dans leurs origines, trop de fuites vers l’inconnu, trop de dérives.

Poésie, vague à l’âme, profonde réflexion, renouveau. Tout un parcours littéraire à suivre avec V. dans une quasi solitude propice à l’introspection entre le Québec et l’Islande.

Personnellement, j’en ressors toute légère et comme marquée d’une solennité forte. Les mots de Virginie DeChamplain s’enroulent autour de nous, s’insinuent dans chaque pore et nous transforment grâce à ce petit truc en plus que possèdent les écrivains québécois : une liberté de style et de construction qui sublime le message qu’ils transmettent dans leurs pages.

La Peuplade, maison d’édition qui traverse l’Atlantique pour nous ouvrir de nouveaux horizons de lecture !

Aurélie.

Il y a le « je » de celle qui a perdu sa mère et part rejoindre le bout du « boutte ».
Il y a la mère déracinée qui s’échoue un jour sur le rivage du Saint-Laurent.
Il y a le « je » de cette grand-mère projetée d’Islande en Gaspésie, d’une terre glacée à une terre de taiseux.
Voici les racines d’un roman sublime.

J’ai été happée par son phrasé à la fois cru et poétique, son atmosphère maritime, sa sensualité éperdue.
« J’ai une falaise au bord des lèvres », comment mieux exprimer « ça » : la perte d’une mère, amer remarquable malgré tout.
Virginie DeChamplain nous embarque sur ce village flottant qui a recueilli et recueille les écueils de ces femmes venant d’un terreau commun, puis fantasmé, ces sirènes qui se cherchent en silence ou se perdent dans leurs absences.

Notre narratrice tambourine à la porte d’un passé pas simple, plein de peine, de regrets, de colère, de fuites, de désir et d’amour.

« Valeureuse descendante de ces femmes-fleuves, j’ai des souvenirs qui m’appartiennent pas. »
J’ai vibré au son de cette plume québécoise qui donne des images aux émotions vives. Les falaises est un roman qui mêle le féminin aux territoires nus, qui conjugue souvenirs individuels avec mémoire familiale, et mêle sa langue à celle de la résilience. C’est une odyssée intime et bouleversante entre sœurs, filles, femmes, amantes.

« -« ça va revenir, inquiète-toi pas. Vivre c’est comme le vélo, ça revient toujours. » Je lâche un rire au travers de mon visage mouillé. Elle me sourit, dépose sa tête de nuage sur mon épaule. »
De Champlain te creuse des pistes, abolit les genres, te parle de deuil et de désir, t’emmène dans un voyage qui te prend au cœur et aux tripes, pour ne plus te lâcher jusqu’à la dernière page, au sein de sa « galaxie de femmes ».

Un éblouissement, un attachement certain. Coup au ❤️.

Fanny.

Les falaises, Virginie DeChamplain, La Peuplade, p., 18€

Le Coeur à l’échafaud, Emmanuel Flesch (Calmann-Lévy) – Aurélie

On passe les portes du palais de justice dès la 1re page du roman en compagnie de Blaise. Convoqué, il va être l’un des jurés choisis pour un procès à la cour d’assises où un certain Walid Z. sera jugé pour viol.

On n’est pas en 2021 mais dans un futur proche où l’État a glissé lentement mais sûrement vers une xénophobie assumée et où les droits de l’Homme ont fortement reculé.

La peine de mort a été rétablie et Walid pourrait y être condamné s’il est reconnu coupable du viol de sa belle-mère et si celui-ci est aggravé par la démonstration d’un racisme anti-français.

C’est dans une atmosphère glaçante qu’on déroule le destin de ce jeune homme brillant ayant réussi à s’extraire de sa cité pour être admis à Sciences-Po puis à devenir thésard à la Sorbonne. Une succession de lois visant à réduire la liberté des citoyens français d’origine maghrébine remet pourtant assez vite en cause l’ascension de Walid.

C’est un homme hagard et désabusé qu’on retrouve dans le box des accusés. Témoins privilégiés de ces heures cruciales dans la salle du tribunal, nous accédons notamment aux pensées de deux des jurés, du juge, de l’avocat de la défense, de Claire (sa belle-mère) et d’Héloïse (sa fiancée). Plus on découvre les rouages de cette France ayant évolué vers le rejet de l’Étranger, plus on doute que le procès puisse être équitable.

La tension qui habite ce roman est de plus en plus forte, chaque personnage révélant ses failles dont on aimerait qu’elles profitent à Walid tant notre attachement à lui devient viscéral. On aimerait pouvoir ouvrir les yeux à la cour ou, encore mieux, forcer les pages du roman et faire nous-mêmes partie des jurés.

Énorme réussite que ce texte qui nous projette dans une réflexion subtile sur l’évolution possible des valeurs de notre République. On tremble pour un homme mais on tremble aussi pour le futur et l’équilibre de toute notre société.

Aurélie.

Le coeur à l’échafaud, Emmanuel Flesch, Calmann-Lévy, 285 p. , 18€90.

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