La Décision, Karine Tuil (Gallimard) – Aurélie

Photo : Thierry Le Fouille/SIPA.

Alma est juge d’instruction antiterroriste depuis 7 ans. On est en 2016, ces derniers mois son quotidien au tribunal s’est fait de plus en plus rude. Du côté de sa vie personnelle, après des années d’un mariage se délitant peu à peu, elle a l’impression d’être enfin face au grand amour. Une liaison délicate à mener dans le petit monde de la magistrature… En quelques semaines tout ce pour quoi elle vivait va être remis en question.

Karine Tuil arrive à nous faire ressentir chaque moment de doute, d’angoisse de son héroïne. Une fois encore elle a dû passer des heures et des heures à se documenter pour nous livrer au mieux l’intimité de cette femme qui occupe l’un des postes les plus sensibles de notre République. De drames personnels ressentis comme des déflagrations jusque physiquement dans son coeur à des responsabilités professionnelles de plus en plus dures à porter, Alma va être confrontée à plus d’une décision à prendre et à toutes les conséquences qui en découleront. Mais quelle sera la plus importante de toutes ?

Le regard porté par l’autrice sur cette femme, sur cette profession, sur les enjeux de notre société actuelle est d’une acuité impressionnante. C’est parfaitement juste, très sensible, tellement sensible d’ailleurs qu’arrivée aux pages 223-224, j’ai été obligée de refermer le livre pour quelques minutes. Prendre le temps de respirer, de faire le point avant de plonger dans la partie la plus bouleversante du roman, d’accompagner et de soutenir Alma jusqu’au bout.

Un de mes plus gros coups de coeur de ce début d’année !

Aurélie.

La Décision, Karine Tuil, Gallimard, 295 p. , 20€.

Le Grand monde, Pierre Lemaitre (Calmann-Lévy) – Aurélie

Pierre Lemaitre est peut-être bien le Maître du Monde euh… pardon… de cette rentrée d’hiver !

Cette grandiose saga détrône pour moi sa précédente (tout en gardant avec elle un lien qui nous explose au visage assez tard dans le roman). L’auteur a pris de l’assurance, a affûté son humour, a creusé ses personnages jusqu’à les rendre complètement irrésistibles.

C’est simple, j’avais à peine lu quelques pages que je me sentais déjà au Paradis, me disant que tous les autres livres que j’avais en lecture ne pouvaient faire tout à fait le poids face à ce romanesque fou et à la façon bien à lui que Pierre Lemaitre a de jouer avec les mots et l’Histoire.

De Beyrouth, siège de la famille Pelletier où Angèle et Louis se sont installés depuis des années pour faire prospérer une fabrique de savons, leurs enfants vont prendre leur envol vers un monde qu’ils pensent plein de promesses ou du moins assez éloigné de leurs parents pour échapper à la gentille routine qui les écrase depuis toujours.

Alors qu’Étienne prend l’avion pour Saïgon pour y retrouver son grand amour, François et Jean sont déjà à Paris où ils mènent une vie qui ne correspond pas tout à fait à ce dont leur père rêvait pour eux. Quant à Hélène, la petite dernière de 17 ans, elle pourrait bien elle aussi réserver quelques surprises à ses parents…

1948 sera pour eux l’année de tous les bouleversements. Ajoutez à leurs multiples aventures personnelles un scandale financier en Asie et un meurtre qui fait grand bruit à Paris et vous aurez tous les ingrédients pour passer quelques nuits blanches complètement prisonniers de cet extraordinaire roman.

Si vous m’aviez vue à la librairie le lendemain de ma lecture ! Petit sourire aux lèvres, yeux fous, je n’avais pas encore tout à fait quitté ceux qui sont un peu devenus les miens au cours de ces presque 600 pages.

Aurélie.

Le Grand monde, Pierre Lemaitre, Calmann-Lévy, 592 p. , 22€90

Les Choses que nous avons vues, Hanna Bervoets (Le Bruit du monde) – Aurélie

Le 3 mars sont sortis en librairie les deux 1ers titres étrangers de la toute jeune maison Le Bruit du monde puis début avril arrivera le 1er français.

J’ai la chance de les avoir en main depuis quelques semaines. Je leur ai tourné autour en attendant le moment propice à leur découverte. Avant de lire les romans, j’ai pris le temps de détailler leurs couvertures, de toucher leur grain particulier, d’admirer le logo, la charte graphique choisie, les détails qui n’en sont pas (la bio des traducteurs sur le rabat juste en-dessous de celle des autrices par exemple). C’est beau une maison qui voit le jour ainsi, on le sent bourdonner ce Bruit, près à se répandre sur toutes les tables des libraires pour s’y installer durant de nombreuses années.

J’ai commencé les trois textes et c’est celui-ci que je termine en 1er.

Kailegh a travaillé pendant quelques mois pour une plateforme internet en tant que modératrice.

Dès le début, le contexte pose question. Les employés sont tenus au secret, ni portable ni même un bout de papier ne doivent pénétrer dans le bureau. La pression monte très vite, les objectifs à atteindre chaque jour sont énormes : 500 tickets à traiter rapidement et surtout efficacement. Faut-il retirer telle vidéo de la toile ou la laisser à la vue de tous ?

Imaginez passer des journées entières devant des images extrêmement violentes avec la responsabilité de prendre la bonne décision en quelques instants en vous basant sur des critères multiples et parfois contradictoires.

Kailegh se rapproche de ses collègues par la force des choses, les pauses devant leur muret, les fins de journées ensemble au café deviennent vitales. Elle commence une histoire avec la belle Sigrid, se raccroche à ce petit groupe qui vit la même chose qu’elle.

Mais tout cela on le découvre avec du recul et le procédé narratif est vraiment excellent. Sous un couvert romanesque, ce sont les dérives de nos sociétés modernes qui sont mises sous une lumière crue. Voir se transformer Kailegh et ses collègues au fil des mois est une expérience dérangeante mais très révélatrice que je vous encourage à vivre dès maintenant dans la traduction du néerlandais de Noëlle Michel.

Aurélie.

Les Choses que nous avons vues, Hanna Bervoets, Le Bruit du monde, 160 p. , 16€.

Sens interdits, Chantal Pelletier (Gallimard / Série noire) – Aurélie – Aire(s) Noire(s)

Nouvelle enquête pour la brigade culinaire et son duo de choc réunissant la gourmande Anna Janvier et le palôt Ferdinand Pierraud.

Grand écart assuré en cette année 2046 entre vague d’empoisonnements et plaisirs cachés de la table. Alors que des restrictions en tous genres ont envahi le moindre moment d’intimité des citoyens, un petit groupe d’irréductibles bons vivants essaye encore de dévorer la vie à pleines dents dans un petit coin de Provence autour de Lou, fameuse cuisinière au caractère bien trempé.

Quel bonheur de retrouver les succulents personnages de Nos derniers festins ! Avec un humour toujours plus mordant, Chantal Pelletier nous peint un futur totalement plausible et assez désespérant où le goût devient un sens à choyer mais duquel aussi se méfier.

Entrecoupés de petites brèves nous donnant une idée de l’état de la société française dans 25 ans, des chapitres très rythmés nous dévoilent petit à petit l’envers d’une affaire qui bouscule sacrément nos deux enquêteurs et qui risque de mettre en péril l’équilibre précaire trouvé par Lou et son petit monde.

Rendez-vous dès que possible en librairie pour croquer ce succulent polar au plus vite. Vous constaterez alors une explosion en bouche dès les 1ers paragraphes et une envie irrésistible de vous frotter le ventre avec contentement une fois la dernière page tournée !

Aurélie.

Sens interdits, Chantal Pelletier, Gallimard / Série Noire, 256 p. , 19€.

Blizzard, Marie Vingtras (L’Olivier) – Aurélie & Gaëlle

Photo : Gaëlle Desliens.

Je mets au défi quiconque commencera ce livre de ne pas le terminer dans la journée, guettant chaque moment pour dévorer quelques courts chapitres, avancer dans le blizzard en Alaska à la recherche du « petit » qui s’y est perdu mais aussi partir à reculons, dans le passé des quatre principaux protagonistes qui ne se sont pas retrouvés sur ces terres difficiles par hasard…

La rudesse des éléments frappant de plein fouet des vies cabossées donne à ces pages une force peu commune. La nature met les hommes au pied du mur, la blancheur de la neige et le froid saisissant faisant ressortir des vérités refoulées depuis bien trop longtemps.

Grandiose 1er roman paru aux éditions de L’Olivier qui nous ont décidément concocté une rentrée littéraire de haut vol.

***

« Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mon lacet et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à me déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. »

« Rétrospectivement, je crois que j’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond. C’est un peu comme lorsque vous avez la sensation qu’un insecte vous chatouille l’oreille. Vous faites un geste pour vous en débarrasser, mais en réalité c’est une alarme, votre alarme interne, réglée au strict minimum. »

« Si le Seigneur m’entend, je jure solennellement que je ne boirai plus une goutte d’alcool. J’ai tellement mal à la tête avec le truc que ce salopard m’a fait bore. Appeler ça de l’eau -de-vie, c’est vraiment se foutre de la gueule du monde. Je sens plus ma gorge et j’ai le bide en vrac. C’est à vous donner l’envie de virer bonne sœur même si j’ai pas l’attirail pour ça. »

« Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit avec ce temps. Le vent souffle tellement fort autour de la maison que je ne sais pas comment elle tien encore debout. J’ai l’impression que les murs sont pris dans un étau entre la poussée des rafales et la neige qui s’accumule. Dieu sait comment je vais réussir à en sortir quand tout sera fini. »

Il y a Bess, il y a Benedict, il y a Cole, il y a Freeman.

Ils sont quatre, ils prennent la parole chacun leur tour, dans des chapitres courts ou très courts, deux trois pages, quelques fois quatre.
Il y a un garçon, il y a une vieille dame, il y a un frère.
Il y a le blizzard en Alaska.
Il y a des disparitions, du garçon dans le blizzard, du frère disparu de partout sauf des mémoires, d’un fils dans une guerre.

Mike Byers / Levy Creative

Ils sont quatre à découper leurs silhouettes dans la neige et c’est un découpage rudement bien organisé. C’est un rythme super bien balancé, finement équilibré. Tu te balades de tête en tête, et ça construit une histoire. Tu avances dedans, curieux, intrigué par ce qui se dessine de page en page. Tu avances comme on bascule ses appuis d’une jambe sur l’autre quand on randonne en raquettes et que le paysage se découvre à mesure de tes pas. Tu avances et tu vois se tracer comme sur une carte vierge les empreintes de chacun, de chacune. Se dessinent peu à peu leurs trajectoires. Jusqu’à converger. Mais chut.

Ils sont quatre hommes dans un coin extrême, dans une nature extrême, dans une saison extrême. Dans la tête de l’un, on ne sera pas (et c’est tant mieux). C’est depuis les autres qu’on l’entend.
Elle est seule femme. Mais que venait-elle faire dans cette galère ?

Un plaisir de lecture !

Pour en apprendre un peu plus et découvrir l’autrice, tu peux ‘écouter parler avec Marie Richeux dans Par les temps qui courent, ici : https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/marie-vingtras-ecrivaine

Blizzard, Marie Vingtras, Éditions de l’Olivier, 192 p., 17€.

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