La Porte du voyage sans retour, David Diop (Le Seuil) – Aurélie

Dans les années 1750, Michel Adanson séjourne au Sénégal en tant que botaniste. Parti pour y découvrir en détail sa faune et sa flore, c’est finalement le peuple Wolof qui va le fasciner.

À travers les yeux d’un Blanc pas comme les autres, David Diop nous fait découvrir le Sénégal à une période où l’esclavage faisait des ravages. Au cours de ses voyages d’un village à l’autre aux côtés de Ndiak, Adanson apprendra à maîtriser la langue, à appréhender les coutumes et à se familiariser avec une riche spiritualité.

Plus de 50 ans plus tard, sa fille Aglaé découvre ses carnets après sa mort. Des carnets rédigés spécialement pour elle. Alors qu’elle croyait que son père avait toujours tout sacrifié pour son travail, elle découvre un nouveau pan de sa personnalité : celui d’un homme sensible ayant totalement perdu la tête pour une certaine Maram…

David Diop nous offre un magnifique roman, tant par le style que par ses personnages flamboyants, complexes et passionnants. Mon seul regret : je l’ai trouvé trop court, j’aurais tant aimé pouvoir parcourir la brousse encore un peu.

Aurélie.

La Porte du voyage sans retour, David Diop, Le Seuil, 252 p. , 19€.

Les Contreforts, Guillaume Sire (Calmann-Lévy) – Aurélie

Guillaume Sire nous propose ici une véritable tragi-comédie à la force aussi impressionnante que les orages démentiels qui frappent le château de Montrafet et son domaine dans le roman.

Léon de Testasecca, sa femme et ses deux grands enfants sont les derniers héritiers d’un imposant château fort tombant en ruine près de Carcassonne. Un arrêté de péril a été déposé, ils n’ont plus les moyens d’entretenir et de rénover correctement le château, ils vont être expropriés s’ils ne trouvent pas une solution miraculeuse très vite.

Dans cette famille, on n’a jamais rien fait comme les autres et cela pourrait tout autant les sauver que les enfoncer plus profondément dans une situation inextricable. Léon, surnommé le Minotaure, passe d’un projet fou à un autre, est incroyablement borné et joue des poings même (surtout) quand il ferait mieux de s’abstenir. Diane se perd dans les démarches administratives et épuise ses forces à maintenir l’énergie folle de son mari. Pierre a survécu enfant à un terrible orage et est devenu une sorte de bête curieuse que les gens du village regardent de loin avec crainte. Clémence, autodidacte impressionnante, fait tout depuis toujours pour protéger son petit frère et pour réparer avec une incroyable détermination la moindre faille qui pourrait s’avérer fatale pour le château.

Et puis il y a tous ceux qui tournent autour de Montrafet, les villageois plus ou moins bien intentionnés, Rachtouille, Jeannot, les gendarmes, l’architecte Tavernier… sans oublier les chevreuils, animaux de bien mauvais augure sur lesquels il faudra garder un oeil…

Voilà, les personnages et la situation initiale sont posés. Préparez-vous aux trois coups avant d’entrer dans le 1er acte. Préparez-vous à un humour mordant, des personnalités hors-normes, des péripéties qui se multiplient et surtout un lien familial défiant l’entendement.

Après son formidable roman Avant la longue flamme rouge, j’attendais l’auteur de pied ferme. Il m’a surprise, séduite, transportée avec ce nouveau livre. Un des mes énormes coups de coeur de cette rentrée qui ensoleille déjà les tables de vos libraires !

Aurélie.

Les Contreforts, Guillaume Sire, Calmann-Levy, 342 p. , 19€90.

La Famille – Itinéraires d’un secret, Suzanne Privat (Les Avrils) – Aurélie & Hélène

Premier coup de coeur pour moi chez cette toute jeune maison d’édition !

Avec un talent de conteuse impressionnant, Suzanne Privat partage avec nous une enquête complètement hors-normes menée pendant un an et demi et levant le voile sur une communauté secrète de plusieurs milliers de personnes vivant pour la plupart à Paris.

Des camarades que ses enfants croisent sur les bancs de l’école aux racines de La Famille, il y a un long chemin que l’autrice nous propose de parcourir à ses côtés. Fouillant dans les archives du XVIIIe siècle comme sur les réseaux sociaux, elle amasse une somme phénoménale d’informations qu’elle nous transmet comme on remonte un arbre généalogique. La minutie de ce travail ne suffirait pourtant pas à faire de son texte une oeuvre littéraire, c’est bien la part de fiction savamment dosée et distillée au fil de l’avancée de ses recherches qui transforme le tout de façon remarquable.

J’ai terminé ma lecture abasourdie et, je dois l’avouer, un peu jalouse de l’autrice qui a traversé les différents confinements complètement happée par son sujet passionnant.

Aurélie.

Photo : Aurélie Barlet.

En discutant avec ses enfants, Suzanne Privat réalise que de nombreux copains à eux sont cousins. À tel point qu’une famille aussi grande, ça intrigue. Sa curiosité titillée, elle ne pouvait que creuser le sujet. La journaliste nous invite dans une enquête passionnante et fouillée sur ce que cache cette réalité. De déambulations dans Paris en rencontres avec d’ex-membres de la Famille, de recherches internet en discussion au café du coin, l’autrice révèle un fonctionnement sectaire depuis des décennies. Avec humour et auto-dérision, Suzanne Privat se met également en scène dans cette enquête en racontant les différentes étapes de travail, les ratés, les moments d’espoir, les hasards heureux et les effarements. Un ouvrage qui se lit comme un roman grâce à la part de fiction que l’autrice ajoute. Ma première incursion chez cette toute jeune maison d’édition. Assurément pas la dernière, ne serait-ce que parce que le roman de Martin Dumont ou celui de Isabelle Boissard me font déjà de l’œil.

Hélène.

La Famille, Suzanne Privat, Les Avrils, 256 p. , 20€.

Le Silence selon Manon, Benjamin Fogel (Rivages) – Aurélie

La Transparence selon Irina avait été une découverte choc pour moi voici deux ans. J’en avais parlé ici. Quand Benjamin m’a annoncé travailler sur un roman se déroulant une trentaine d’années auparavant et menant à la société si brillamment décrite dans son précédent livre, j’ai ressenti une grande impatience mais également une légère appréhension : allais-je retrouver l’emballement que j’avais connu ?

Il ne m’a fallu que quelques pages pour me sentir à nouveau délicieusement entourée par les mots et les personnages de l’auteur. Une nouvelle fois je me suis dit que sa plume avait un petit côté magique et apportait une belle touche d’originalité et de peps au paysage éditorial français actuel.

Son point de départ : en 2025, le cyber affrontement entre masculinistes et féministes a pris tellement d’ampleur qu’une brigade spéciale a été créée pour y faire face. Au début du roman, tout semble clair et facilement identifiable, d’un côté se tiennent les méchants harceleurs et de l’autre les gentils qui essayent de se battre pour que leurs valeurs triomphent.

Pourtant, le lecteur est bien vite entraîné dans l’intimité de Simon, Iris, Yvan, Tristan, Manon et les autres, découvrant page après page la complexité de situations et d’interactions souvent toxiques. Alors que politique et nouvelles technologies deviennent de moins en moins dissociables, les enjeux personnels et les idéaux rêvés s’entrecroisent dangereusement. Plus on avance dans le livre, plus il nous semble entendre le tic tac annonçant l’explosion imminente d’une bombe prête à faire d’énorme dégâts. La structure est parfaite et j’arrive rarement à la fin d’un roman en la trouvant si réussie.

Benjamin Fogel ne tombe jamais dans la facilité, il tient droite sa ligne et nous confronte à des sujets passionnants. La place de l’anonymat dans nos sociétés modernes, les extrémismes de tous bords, la solitude, la difficulté à fonder un couple et à le voir perdurer, l’importance qu’on donne à l’image qu’on renvoie à autrui…

A travers la surdité de Manon et le soudain acouphène de Simon dans un microcosme où la musique a une importance essentielle, il interroge également notre rapport au son et la difficile intégration dans la société telle qu’on la connaît quand on est différent.

Voilà une découverte littéraire époustouflante à ne surtout pas manquer !

Aurélie.

Le Silence selon Manon, Benjamin Fogel, Rivages / Noir, 343 p. , 20€.

Grizzly, Nan Aurousseau, (Buchet Chastel) – Aurélie

Photo : Yann Leray.

Pour Dan, le narrateur, tout part d’une excursion avec un riche touriste dans les Rocheuses. En guide aguerri, il tente bien de l’empêcher de s’approcher trop près d’une femelle grizzly pour la photographier mais il ne peut qu’assister impuissant à l’attaque éclaire qui s’ensuit.

Pensant tout de suite aux conséquences que l’accident va avoir sur l’entreprise fragile montée avec son ami Jon, il puise dans les scénarios lus et relus de sa collection complète de la Série Noire pour élaborer un plan leur permettant de sortir de ce mauvais pas. Tout ira bien.

C’était compter sans une tempête énorme qui s’installe au-dessus de leur cabane au milieu de nulle part juste au moment où un duo improbable de policiers vient les interroger.

L’esprit de Dan, déjà mis à mal, ne va faire que vaciller de plus en plus. Le déchaînement de la nature tout autant que la tempête qui fait rage sous son crâne vont transformer ce huis-clos forcé en un vrai cauchemar.

J’ai adoré le détachement, la froideur du personnage qui, avec sa logique bien particulière, ne dévie pas de l’objectif qu’il s’est fixé. Nous, lecteurs, le voyons sombrer mais impossible de prévenir ceux qui le côtoient du danger qui les guette.

Court roman noir extra à déguster de préférence près du feu et avec le vent sifflant au-dehors (mais dehors et en plein soleil la magie opère aussi bien sûr !).

Aurélie.

Grizzly, Nan Aurousseau, Buchet-Chastel, 237 p. , 17€.