Entre toutes les mères, Ashley Audrain (Lattès) – Aurélie

Blythe a eu une enfance difficile, comme sa mère avant elle. Quand elle rencontre l’homme qui deviendra son mari, elle verrouille son passé et décide qu’elle sera une nouvelle femme, qu’elle ne reproduira pas certaines erreurs qui semblent se transmettre de mère en fille dans sa famille.

Après quelques années de bonheur, son 1er accouchement réintroduit l’angoisse profonde qu’elle avait enfouie et elle sent très vite que l’attachement à sa fille n’est pas naturel, il lui semble même impossible à construire.

On se sent mal aux côtés de cette mère qui aurait préféré ne pas le devenir, mal pour cette petite fille qui semble ne pas recevoir tout l’amour qu’elle mérite. Mais petit à petit, on glisse vers une réalité qu’on aurait voulu ne jamais découvrir. Une tension énorme s’installe pour ne plus nous lâcher et les quelques années que nous partageons avec cette famille finissent par ressembler au pire des cauchemars…

Tout au long de ma lecture j’ai pensé à Julia Kerninon, la traductrice, me représentant le challenge énorme qu’a dû être cette traduction en étant jeune maman. Est-ce que comme moi, elle a eu envie des dizaines de fois de serrer Blythe contre elle ? D’ouvrir les yeux à tout ce petit monde tout en tremblant pour les enfants qui traversent ce roman ?

Ce page turner glaçant est un rendez-vous livresque à ne pas manquer !

Aurélie.

Entre toutes les mères, Ashley Audrain, éditions J.C. Lattès, 400 p. , 21€90.

Le Coeur à l’échafaud, Emmanuel Flesch (Calmann-Lévy) – Aurélie

On passe les portes du palais de justice dès la 1re page du roman en compagnie de Blaise. Convoqué, il va être l’un des jurés choisis pour un procès à la cour d’assises où un certain Walid Z. sera jugé pour viol.

On n’est pas en 2021 mais dans un futur proche où l’État a glissé lentement mais sûrement vers une xénophobie assumée et où les droits de l’Homme ont fortement reculé.

La peine de mort a été rétablie et Walid pourrait y être condamné s’il est reconnu coupable du viol de sa belle-mère et si celui-ci est aggravé par la démonstration d’un racisme anti-français.

C’est dans une atmosphère glaçante qu’on déroule le destin de ce jeune homme brillant ayant réussi à s’extraire de sa cité pour être admis à Sciences-Po puis à devenir thésard à la Sorbonne. Une succession de lois visant à réduire la liberté des citoyens français d’origine maghrébine remet pourtant assez vite en cause l’ascension de Walid.

C’est un homme hagard et désabusé qu’on retrouve dans le box des accusés. Témoins privilégiés de ces heures cruciales dans la salle du tribunal, nous accédons notamment aux pensées de deux des jurés, du juge, de l’avocat de la défense, de Claire (sa belle-mère) et d’Héloïse (sa fiancée). Plus on découvre les rouages de cette France ayant évolué vers le rejet de l’Étranger, plus on doute que le procès puisse être équitable.

La tension qui habite ce roman est de plus en plus forte, chaque personnage révélant ses failles dont on aimerait qu’elles profitent à Walid tant notre attachement à lui devient viscéral. On aimerait pouvoir ouvrir les yeux à la cour ou, encore mieux, forcer les pages du roman et faire nous-mêmes partie des jurés.

Énorme réussite que ce texte qui nous projette dans une réflexion subtile sur l’évolution possible des valeurs de notre République. On tremble pour un homme mais on tremble aussi pour le futur et l’équilibre de toute notre société.

Aurélie.

Le coeur à l’échafaud, Emmanuel Flesch, Calmann-Lévy, 285 p. , 18€90.

Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong (Gallimard) – Aurélie

Little Dog entreprend de se livrer entièrement dans une lettre destinée à sa mère, lettre qu’elle ne lira sans doute jamais. Née d’un père américain soldat au Vietnam et d’une mère vietnamienne, Rose se débrouille comme elle peut pour vivre dans son pays d’accueil, quasiment analphabète et ne maîtrisant que quelques mots d’anglais.

Little Dog nous ouvre la porte de son foyer où, entouré d’une grand-mère schizophrène et d’une mère trop souvent violente, il développe vite des envies d’ailleurs. Son attachement viscéral aux siens, à son histoire familiale mouvementée, à la morale et la culture de son pays de naissance laissent malgré tout place à l’adolescence à la découverte du désir, du plaisir aux côtés de Trevor.

Dans une langue tout simplement magnifique, Little Dog nous confronte aux problèmes de race, d’origine sociale, de sexualité, d’addiction mais toujours avec une tendresse, une délicatesse et une conscience aiguë de vivre des moments de bonheur inestimables au milieu de tout cela.

Son amour pour sa famille, son amour pour Trevor, les difficultés qu’il traverse, tout est palpable et on se surprend à relire des phrases ou des paragraphes entiers pour revivre avec lui encore et encore ces brefs instants de splendeur.

Faites comme moi, coulez-vous dans cette plume, laissez-vous porter et bercer par les mots d’Ocean Vuong dans ce qui est sans conteste un des plus bouleversants romans de cette rentrée d’hiver.

Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle.

Aurélie.

Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong, Gallimard, 289 p. , 22€.

Traverser la nuit, Hervé Le Corre (Rivages / Noir) – Aurélie et Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Du grand Noir. Du genre à vous donner la nausée, à vous faire palpiter le coeur bien trop vite, à vous coller au fond de votre lit les yeux grands ouverts aussi longtemps que nécessaire pour terminer ces chapitres qui s’enchaînent, faisant naître en vous des envies de meurtre pour les salauds qui les peuplent tout autant que des élans de tendresse et de compassion envers ceux qui tentent de s’en sortir.

Des personnages qui se tiennent sur la corde raide, ajustant leur morale aux événements, à leurs états d’âme ou leurs intuitions…

Des affaires qui s’entrecroisent autour d’un flic au bout du rouleau, d’une jeune mère piégée dans une histoire qui ne trouve pas de fin, d’un homme dont les pulsions meurtrières pourraient bien finir par le perdre.

Lesquels d’entre eux parviendront à traverser la nuit sans trop de dommages ?

Du grand Le Corre !

Aurélie.

Traverser la nuit, roman noir, polar, thriller, mais surtout une histoire bouleversante qui traverse l’obscurité.

Hervé Le Corre frappe de nouveau très fort en ton cœur, dans ce dédale où rédemption et espérance n’ont plus leur place. Ça te glace, ça te peine, ça te remuera intensément.

Louise, harcelée méchamment par un fou furieux, aime surtout son fils, sa lumière en pleine tempête. Le commandant Jourdan, lui, est un naufragé, emporté par les lames de fond d’un métier qui éteint tout espoir en l’espèce humaine. Il est à la recherche. À la recherche d’un ancien soldat, petit garçon trop touché par cette mère vampirique, incestueuse, homme qui désormais fait un carnage.

Il pleut sur Bordeaux et les cœurs saignent.

Traverser la nuit est magistral par son style, ses personnages égratignés, son rythme intense, ses croisements venimeux ou bienheureux, oui, rarement, une grâce. Hervé Le Corre te porte dans sa sombre poésie, celle qui te dit les marasmes, les manques, les cris étouffés, l’humanité en peine ; celle qui se demande à quoi l’on tient lorsqu’il ne reste plus qu’un fil ténu et parfois plus… rien.

Pas de héros, pas mal d’héroïne, un peu d’amitié, pas mal de coups portés et de rêves avortés. Finir ce roman, c’est finir en apnée, suspendue face au vide. C’est violent, addictif, plus que poignant.

Fanny.

Traverser la nuit, Hervé Le Corre, Rivages/Noir, 317 p. , 20€90.

Aller aux fraises, Eric Plamondon (Quidam) – Aurélie et Fanny

Aller au coeur de la prose d’Eric, me dire « zut, c’est si court, j’aime pas les nouvelles ». Oui mais en fait il est malin Éric, il articule ses trois courts textes en un ensemble qui a du sens, plus que ça même, qui nous permet de toucher à quelques-uns de ses souvenirs les plus importants, ceux qui ont marqué son passage à l’âge adulte.

Entre la figure paternelle et celle toute maternelle, il arrive à coincer une histoire de terroir québécois aussi alcoolisée que délectable.

Tout au long de ma lecture je n’ai entendu que sa voix me lire tout haut ces tranches de vie qui ont donné naissance à un grand écrivain.

A votre tour de côtoyer cet accent à nul autre pareil, ça vaut vraiment le coup : c’est ben bon !

Aurélie.

Un livre dédié au fils. Un livre qui t’emmène en Renault Encore, puis en Météor, pour finir en Honda Civic. Un livre en trois mouvements pour « aller aux fraises », s’occuper des cendres d’un « dude » , et croiser un orignal albinos à Thetford Mines.

Ce sont des souvenirs, de la nostalgie, de l’amour, de l’humour, ce qui donne l’essence d’une existence. Et vogue la vie.

Éric Plamondon y place sa gouaille littéraire, c’est plus que charmant, c’est totalement attachant. Il était une fois la vitesse, les filles, la bière, les « party », les cassettes de Metallica ou d’Iron Maiden. Il était une fois des histoires que l’on transmet, comme celle de Saint-Baba qui te fera rire et pleurer en même temps. Il était une fois à l’orée d’un bois , un p’tit gars qui s’en devenait grand et puis c’est quoi d’ailleurs, « être grand »? Peut être goûter aux premières grandes libertés, l’amour pour toujours, pis le haut de la côte de Kinnear’s Mills, « la 10% ». Comme c’est Éric Plamondon, il était une fois, aussi, ces anecdotes historiques incroyables, ces petites perles qui jalonnent son chemin d’écriture.

Tu sais donc ce qu’il te reste à faire… « Aller aux fraises » coudonc !

Coup au ❤️🍓🤘

Fanny.

Aller aux fraises, Eric Plamondon, Quidam, 76 p. , 12€.