« Savoir où commence une histoire n’est jamais simple. Nous débarquons dans un monde entièrement peuplé par d’autres, une pièce qui a déjà débuté. Au moment où nous faisons notre entrée – incontinents et hurlants comme des bombes sales qui explosent – l’orgasme est un lointain souvenir. Notre arrivée n’est pas le commencement, elle est une conséquence. »

Dès Ce qui gît dans ses entrailles (Gallmeister 2017) où il était question des dégâts causés par l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis, Jennifer Haigh avait su convaincre à la fois par la causticité de son ton et sa capacité à raconter une histoire peuplée de personnages plus vrais que nature. Le grand silence (Gallmeister 2019) enfonçait le clou avec virulence et revenait sur les scandales sexuels au sein de l’église catholique de Boston. Une fois encore, son sens du récit, la force du propos faisaient mouche au moins autant que ses protagonistes auxquels doutes et zones d’ombre donnaient une indéniable épaisseur.

Dans la ville de Boston, la clinique de Mercy Street offre un nouveau départ aux femmes projetant d’avorter. C’est là que Claudia travaille depuis des années. Chaque jour, elle affronte la peur et la détresse de nombreuses patientes aux destinées bouleversées. À cela s’ajoute la détermination des militants anti-avortement, dont la présence quotidienne aux abords de la clinique rend l’ambiance tendue, sinon dangereuse. » (4ème de couverture).

Impossible, bien sûr, à la lecture du résumé, de ne pas penser à l’immense Livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates (Philippe Rey 2019 – Points 2020), roman définitif sur la question de l’interminable débat pro-avortement / pro-vie. Mais là où la grande romancière faisait un focus sur le sujet, Jennifer Haigh sort le grand angle et offre ainsi une vision plus large, moins figée peut-être, un panoramique à hauteur des plus fragiles, des précaires et des laissés-pour-compte de la société américaine. Loin d’elle, pourtant, la tentation du voyeurisme ou du misérabilisme. Tout, ici, sonne admirablement juste, chaque personnage est crédible, vivant, le tableau est aussi riche que précis.

Autant le dire d’entrée, on retrouvera dans ce Mercy Street toutes les qualités évoquées plus haut. Jennifer Haigh s’y montre plus acérée et pertinente que jamais. Son propos s’étoffe au fil des romans et l’on y sent pointer comme l’ambition d’amener à la lumière celles et ceux qui n’en bénéficient que trop peu au cours de leur(s) vie(s). En effet, au-delà du débat sur l’avortement, c’est bien de vies qu’il est question ici, d’hommes et de femmes qui luttent pour se maintenir debout mais aussi d’individus ayant baissé les bras et préférant se réfugier dans le complotisme ou la fumette. La vraie réussite de la romancière réside ainsi dans les portraits de celles et ceux dont la route croise celle de Claudia. Ainsi Timmy, le dealer, jeune père, qui garde espoir de se refaire et de réussir à changer de vie. Ainsi Anthony qui, après un traumatisme crânien sévère lors d’un accident du travail, s’est réfugié dans la religion et l’herbe. Ainsi Victor, complotiste, survivaliste, militant pro-vie acharné qui ne souhaite rien tant que passer sérieusement à l’action avant de n’en avoir plus la force. C’est de leurs vies et de leurs chemins qu’il est question ici, de ce qui les éloigne comme de ce qui pourrait les rapprocher. Jennifer Haigh fait preuve d’une grande empathie envers eux et se garde bien de tout manichéisme réducteur. Elle ne se veut pas non plus moralisatrice et donne à chacun(e) la possibilité de comprendre les autres même si certains points de vue semblent définitivement irréconciliables.

Avec ce troisième roman, Jennifer Haigh continue de peaufiner son art et confirme la place à part qu’elle mérite au sein du catalogue Gallmeister. Traduite depuis ses débuts par Janique Jouin-de-Laurens, la romancière conjugue avec talent humanisme et tendresse, appuyés sur un regard acéré, mordant qui donne à ses textes cette dimension que l’on cherche souvent en vain chez d’autres.

« Il espérait que l’effondrement se produirait rapidement. Il en avait assez d’attendre. Si ça devait chier dans le ventilo, il voulait que ce soit bientôt. Il conspirait et se préparait depuis quinze ans. Il n’avait pas prévu d’être vieux quand ça arriverait. »

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Janique Jouin-de-Laurens.

Yann.

Mercy Street, Jennifer Haigh, Gallmeister, 417 p. , 25€.