« Une fois de plus, mon manque de rigueur l’emporta. »

Initialement publié en 1981 aux défuntes et regrettées éditions Néo, La Théorie du 1% est, après Tueur de flics, le second roman mettant en scène le commissaire Padovani et son équipe. La série comprend six volumes, Fajardie n’ayant pas eu le temps de terminer le septième avant sa mort en 2008. Considéré, après Manchette, comme un des fers de lance du néo-polar dès la fin des années 70, aux côtés d’auteurs comme Vautrin, Jonquet, Villard ou Daeninckx, Fajardie, avec une quarantaine de romans et presque 400 nouvelles à son actif, en fut également un des plus féconds.

« Un fantôme déguisé en soldat de la Wehrmacht vient perturber un mois de septembre un peu trop sec du Pays d’Auge. il élimine l’un après l’autre des paysans du village de Pourceauville qui ont confondu l’ivresse du calva et de l’épuration. » (4ème de couverture).

On le sait, Fajardie a très tôt biberonné aux idées de gauche puis d’extrême-gauche, vraisemblablement influencé par les idées socialistes de son libertaire de père. C’est peut-être d’ailleurs dans le passé de résistant de ce père qu’on peut chercher les origines de cette Théorie du 1%. Mais Fajardie n’est pas du genre à glorifier, il aurait plutôt tendance à taper là où ça fait mal, à faire grincer les dents. Alors, plutôt que de narrer les hauts faits de quelques maquisards, il s’intéresse à la face sombre de la Libération, celle qui, sous couvert d’héroïsme et de vengeance, vit des hommes sombrer dans la violence et la barbarie, redresseurs de torts au petit pied, justiciers de la dernière heure, n’ayant pour seul courage que celui de la meute. C’est ainsi que l’exécution d’un jeune soldat allemand à la fin de la guerre sera à l’origine de la série de meurtres qui endeuille Pourceauville (sic) et dont Padovani et son équipe sont chargés.

C’est donc à un véritable jeu de massacre, au sens propre comme au figuré, que se livre Fajardie tout au long des 200 pages de ce roman où son humour ravageur le dispute à la noirceur du propos. Car s’il y a une chose que l’auteur a bien comprise, c’est que la critique sociale, c’est bien, certes, mais l’ironie et la dérision, c’est mieux, et il s’en fait des armes qui lui permettent simultanément d’alléger le propos. La Théorie du 1%, comme Tueur de flics avant et comme Le Souffle court ou Polichinelle mouillé après, est un roman qui ne s’embarrasse pas de descriptions chichiteuses ou de considérations oisives. Il se lit d’une traite sans toutefois s’interdire, au détour d’un dialogue ou des réflexions parfois brumeuses de Padovani, quelques réflexions sur le « roman national ». L’autre force de Fajardie, malgré la vigueur de ses convictions gauchistes, c’est le refus inconditionnel d’un manichéisme bas du front. Chez lui, le mal ne se terre pas toujours où on l’imagine. Padovani, avec sa « morale torsadée, bizarre, pleine de trous, de bosses, d’estafilades », mène l’enquête à sa façon et garde du respect pour ceux qui savent rester droits dans leurs bottes, résistent à leur façon aux sirènes de la vengeance, à l’appel de la meute.

Photo : D.R.

Il est grand temps donc de lire ou de relire Fajardie, d’abord parce que son écriture est nette, sans bavure et qu’il sait garder le lecteur dans ses filets. Ensuite parce qu’on a toujours besoin d’humour, d’autant plus quand il se pare de dynamite. Du grand noir, à ranger au rayon des classiques, pas les vieux croulants, non, ceux qui inventent, qui secouent, qui continuent à croire en l’homme malgré la laideur du monde.

Il conviendra de souligner, cerise sur le gâteau, que La Table Ronde a eu le bon goût et l’excellente idée de garder les couvertures dessinées à l’origine pour Néo, splendides illustrations dues à Jean-Claude Claeys.

Yann.

La Théorie du 1%, Frédéric Fajardie, La Table Ronde / La Petite Vermillon, 208 p. , 7€10.

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