Voici, sans mentir, un des romans les plus beaux, touchants, poignants et…longs (pas loin de 800 pages) que je n’aie lus depuis longtemps. Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature en 2006, signe ici une fresque amoureuse d’une densité remarquable, qui vous saisit, vous habite et ne vous lâche plus.

Istanbul, 1976. Kemal, fils de la grande bourgeoisie stambouliotte, est fiancé à Sibel. Ils forment un couple exemplaire, un couple de cinéma que tous admirent et envient. Mais c’est sans compter sans le destin, le vrai, celui des plus belles tragédies antiques : alors qu’il va acheter un sac pour Sibel, Kemal reconnaît dans la vendeuse sa cousine Fusun, qui appartient à la branche pauvre de la famille. Le coup de foudre est immédiat et les deux jeunes gens démarrent une relation à la fois secrète et intense. Le jeune homme, malgré la pression sociale qui lui interdit cet amour, décide de rompre ses fiançailles mais trop tard : Fusun, persuadée qu’il ne franchira jamais le cap, disparaît le jour même de la décision de Kemal. Quand il la retrouve, des mois et des mois plus tard, elle est mariée, par raison et sans amour. Commence alors pour Kemal une longue reconquête, obstinée, patiente, marquée par l’absence et la chasteté. Et quand, au bout de longues années d’attente, le bonheur est enfin à portée de main, le destin frappe à nouveau, de façon irrémédiable cette fois.

C’est de cet amour unique marqué par l’absence et la douleur que naît le musée du titre : pendant des années, obnubilé par cette passion impossible et obsédante, alors qu’il se rend presque quotidiennement chez la jeune femme, Kamel ramasse, conserve, collecte, vole le moindre objet lui rappelant Fusun. Des allumettes brûlées, qui conservent l’odeur de la main de la jeune fille, les 4000 mégots qu’elle a fumés pendant toutes ces années, des peignes, des bijoux, des vêtements, des tickets de cinéma… Bref, des objets dignes d’un inventaire à la Prévert, que Kemal décide d’exposer dans un vrai musée, après la disparition de la jeune femme, et qui ont tous, pour points communs, l’amour des deux jeunes gens et la Turquie des années 70.

Car si Le Musée de l’innocence est avant tout le récit d’un amour hors-normes, son arrière-plan est celui d’une fresque sociale, historique et même sociologique. Et si le lecteur s’en empare aussi facilement, c’est que ce cadre a constamment comme filtre l’amour des deux héros. L’histoire d’amour se nourrit du cadre, et réciproquement : les couvre-feux imposés suite aux attentats terroristes d’extrême-droite contraignent leurs rendez-vous  ; la lutte des classes et les conventions sociales, omniprésentes, sont clairement montrées comme le premier obstacle à leur amour ; enfin, la place de la femme turque de ces années-là est un pivot central du récit.

(Orhan Pamuk dans le Musée de l’innocence – Crédit photo : lepetitjournal.com)

Et puis, cerise – subtile et vertigineuse – sur le gâteau : Orhan Pamuk s’est payé le luxe suprême de jouer sur les frontières entre la littérature et la vie. Car, chers lecteurs, si vous avez l’occasion de passer par Istanbul, le musée créé par le personnage du roman, vous pourrez le visiter pour de vrai. Alors qu’il travaillait à la rédaction de son livre, Orhan Pamuk a lui-même collecté, dans sa famille, chez les antiquaires, les commerçants, tous les objets – réels – renvoyant à l’histoire – fictive – qu’il était en train de bâtir. Dans une vertigineuse mise en abyme que l’on retrouve dans l’écriture même du roman, sa démarche nous invite alors à réfléchir à l’histoire de ses personnages, à la sienne, à celle d’un pays mais aussi à celle de chacun d’entre nous qui, tous, avons eu, avons ou aurons, un jour ou l’autre, à démêler avec la nostalgie, l’amour, l’absence, la transmission.

Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy.

Mélanie.

Le Musée de l’innocence, Orhan Pamuk, Folio, 824 p. , 11€90.

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