« J’ai jugé nécessaire de faire ce rapport relativement circonstancié sur ces événements pour la raison qu’ils concernent une des plus nobles familles de la principauté et qu’en outre, ils sont d’une nature telle qu’ils risquent de troubler gravement les esprits. »

Né en 1936 en Albanie, Ismail Kadaré connaît, dès la publication de son premier roman en 1963 un énorme succès, d’abord dans son pays puis à l’étranger. Il faut bien admettre que ce Général de l’armée morte (aujourd’hui disponible au Livre de Poche), sous ses allures de classique instantané, délivrait un message puissant sur la futilité de la guerre. Après de pareils débuts, Kadaré persiste et signe avec des textes éminemment critiques et politiques, s’attirant très vite les foudres du régime albanais. Loin du réalisme socialiste fortement recommandé dans ces années 60 et 70, l’auteur s’engage en littérature avec la conviction qu’il lui faut se dégager de tous les carcans et, surtout, se dresser contre dictature et totalitarisme. Après plusieurs interdictions de publication pour certains de ses romans, l’auteur finit par être accusé d’incitation à la rébellion. Mais Kadaré ne se démonte pas et poursuit son oeuvre jusque dans les années 80 où il est qualifié d’ennemi lors d’une assemblée des écrivains nationaux. Malgré le soutien de la communauté internationale contre les condamnations qui le visent, Kadaré obtient finalement l’asile en France en 1990. Naturalisé français, il partage aujourd’hui sa vie entre France et Albanie.

Par une nuit de brume, Doruntine se présente chez sa mère après trois ans d’absence. Son frère Konstantin l’aurait ramenée des lointaines contrées de Bohême où elle s’est mariée. Il en avait certes fait le serment, mais chacun sait qu’entre-temps il est mort à la guerre. (4ème de couverture).

Avec Qui a ramené Doruntine, Kadaré s’empare d’une légende albanaise intitulée Le serment de Constantin ou Constantin et Doruntine. Ce faisant, il enrichit considérablement la trame initiale en faisant intervenir un enquêteur mandaté par le pouvoir afin de lever l’ombre qui plane sur ce retour de la jeune femme au pays natal. Mais, bon sang ne saurait mentir, Kadaré, à travers son analyse des réactions religieuses et politiques face à cette diablerie, montre la fragilité des institutions dès lors qu’elles sont confrontées à certaines croyances profondément ancrées dans l’esprit du peuple albanais.

Au coeur de ce récit réside la bessa, cette promesse faite par Konstantin à sa mère de lui ramener Doruntine chaque fois qu’elle se languirait de sa fille. Mais, si Konstantin est mort, qui a ramené Doruntine ? Et si Konstantin est sorti de sa tombe après avoir entendu la malédiction lancée par sa mère, à son encontre, l’Église peut-elle accepter cette résurrection ? La mort soudaine de Doruntine et de sa mère va précipiter l’intervention des autorités politiques et religieuses du pays, chacune sentant le trouble ébranler ses fondations.

Ismail Kadaré reconstitue de façon magistrale la façon dont l’émoi populaire se propage, cette rumeur protéiforme, insaisissable et changeante qui finit par atteindre les oreilles de tout un chacun. Pris en tenaille entre les croyances populaires d’un côté et les exigences politiques de l’autre, Stres mène son enquête tant bien que mal, rencontrant maints témoins dont il doit mesurer la crédibilité des affirmations. Côté religieux, les tensions entre Église catholique romaine et Église orthodoxe byzantine se seraient bien passées de cette affaire. Quant au régime en place, le prince et son entourage n’ont pas besoin non plus que la magie, puisqu’on en est là, mette son grain de sel dans leur royaume.

Possédant la force d’une tragédie classique, Qui a ramené Doruntine intègre une dimension à la fois politique, sociale et religieuse qui élève le récit au-delà de la légende. S’il est un conteur hors-pair, Ismail Kadaré est avant tout, on l’a dit, un écrivain en lutte, un homme qui ne peut se résigner au récit officiel et a conscience que poser des questions, interroger l’histoire est un acte politique. Il est temps de revenir à son oeuvre d’une ampleur et d’une richesse stupéfiantes, il est temps de relire Kadaré.

« Nous voici en plein automne, dit Stres, songeur. J’ai déjà remarqué que les événements les plus étranges se produisent toujours en automne. »

Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni.

Yann.

Qui a ramené Doruntine, Ismail Kadaré, Zulma, 172 p. , 8€95.

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