« L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d’amis, se souvenir des morts chéris, s’entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudié l’existence statistique. »

Sylvain Tesson qui possède une culture stratosphérique connaît forcément cette citation de Jean Giono qu’il aurait pu mettre en exergue de cet ouvrage : Si tu n’arrives pas à penser, marche ; si tu penses trop, marche ; si tu penses mal, marche encore.

J’ai ressenti une double proximité avec les mots de l’auteur. La première, c’est ce tropisme pour les pas de côté, les spectacles ébouriffants de paysages qui se découvrent subitement au détour d’un rocher, l’enivrement du vent fou qu’on prend de face, les cercles parfaits du rapace dans le ciel, cette sensation d’être saoul d’avoir trop marché, trop regardé, trop écouté et trop senti. La seconde, c’est cette écriture, à la fois sculptée et dynamique, accouchant de formules chocs dont il détient le secret. Et aucune d’elles n’est gratuite, comme celle-ci, sublime : Certains espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie.

En cheminant sur ces sentiers qu’il qualifie de « noirs », Sylvain Tesson se fait archéologue, à coup de pas, il découvre des trésors civilisationnels, il exhume de sous ses semelles un monde englouti dans la férocité de la modernité, dans la folle cavalcade de l’humanité. Car la grande nouvelle c’est qu’il subsiste des sanctuaires à ciel ouvert. Contre l’étriqué écran des smartphones et des tablettes, il déploie l’immense panorama des paysages, la France en Cinémascope, mais avec les odeurs, les sons du vivant, le calme des forêts, l’intimité des petits chemins qui sentent la noisette. Dans le même élan, il se coiffe de la casquette de sociologue et nous raconte influence du territoire sur une société et celle que la société exerce sur le territoire.

Avec ses mots fort bien choisis, il nous dit qu’il existe les restes d’un monde disparu, un monde qui résiste, par bribes folles et cachées, par fragments épars téméraires, par des fantômes qui errent sur les chemins de traverse chers à Francis Cabrel. Le poète-chanteur dit d’ailleurs dans la chanson éponyme, « tu m’as dit quand leurs ailes sont mortes, les papillons vont où le vent les porte ». J’ignore si le vent a porté l’auteur passe-partout, mais il a été bien inspiré d’en écrire l’aventure. Car oui, c’est aussi le propos de ce livre ; celui qui bourlingué sa carcasse sur le dos entier du monde, s’aperçoit que l’aventure nous attend tapie au coin de la sente. Un monde imprévisible et somptueux patiente en parallèle des autoroutes et des voies ferrées, hors de portée des réseaux sociaux et des machines, il sinue entre les chemins vicinaux et les villages où chante encore le coq, il observe, rétracté, la course folle de la planète aux zones commerciales qui s’étendent et serpentent toujours plus loin. Et cette partie du pays cantonnée aux sommets perdus et aux vallées reculées, coincées entre les forêts et les fleuves, baignant dans des brumes qui n’acceptent d’être dispersées que par l’ardent soleil ou le vent pugnace, cette partie charnue de la France se donne sans compter à celui qui l’arpente dépourvu  d’arrière-pensée. Elle s’offre à celui qui la regarde en s’émerveillant et se refuse à celui qui ne voit en elle qu’une ressource dans laquelle on peut puiser sans vergogne.

Photo : D.R.

Et puis les rencontres – les plus imprévisibles sont les plus belles – au zinc d’un bar d’un hameau, dans la courbe d’un sentier, derrière un troupeau de chèvres, sous un arbre, au bord de l’eau.

Marcher pour se réparer, ça pourrait être l’antienne ou le mantra de Sylvain Tesson. Lui le rescapé, le miraculé, tombé de huit mètres du toit d’un chalet, la cascade de trop. Des mois d’hôpital, un corps cassé, raccommodé, qu’il a fallu réhabituer à l’effort, au défi, réhabiliter aussi, puisque tombé en disgrâce. De cette expérience au rythme des buissons et des murs de pierres, l’homme en tire des leçons de vie, des considérations qui me ramènent à son livre Dans les forêts de Sibérie.

Et puis la beauté de son écriture, intacte, elle, n’a pas subi les affres de la chute. Comme dans ce passage : On repart dans les champs, on voit apparaître le visage de sa mère, inexplicablement, à la bifurcation d’une piste de forêt. On rejoint une jachère, on regagne les bois, on aperçoit de beaux chevets de pierre, on longe les rivières puis les côtes, on marche sur le sable, on entend le ressac et l’on parvient au bord du pays. Alors on rentre chez soi débarrassé de l’insecte qui vous mordait le cœur, lavé de toute peine, remis debout.

Partez sur les chemins noirs, vous en reviendrez transformés.

Seb.

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, Gallimard / Folio, 176 p. , 7€20.

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