C’était inévitable : le Conde regardait toujours les clients de ces bars où l’on ressasse la méchante mort et les vies plus sordides encore, en essayant d’imaginer pourquoi ils se trouvaient là, ce qu’il pouvait bien se passer dans leur vie pour qu’ils investissent du temps et de l’argent à chanter pendant des années ces mêmes chansons douloureuses qui ne faisaient qu’accentuer leur solitude, leur désenchantement existentiel, le long oubli et la trahison subie… ressers-m’en donc un autre, « brother ». Ils s’envoyaient ces alcools robustes et chercheurs de noises tandis que la récidive commençait à faire trembler leurs mains. Il déversait là ses derniers fonds nauséeux de psychologue avorté et au passage, il se psychanalysait sans douleur, en se demandant ce que lui aussi fabriquait là, pour finalement escamoter les véritables réponses : simplement parce que j’aime m’asseoir ici, pour me sentir un peu condamné, oublié et demander « un autre, brother » ; entendre de quoi les autres discutaient, se parler à soi-même et sentir que le temps passait sans le tourmenter.

Oui, je sais, c’est un long exergue. Mais il faut ça pour savoir où tu vas mettre les pieds. Les pieds, tu vas les poser à Cuba, à la charnière des années 80 et 90. Ouaip, tu as déjà quelques clichés en tête, les vieilles caisses américaines, rutilantes, astiquées, ronronnant doucement de leur V8 gourmands d’essence rare. Tu vois les vieilles figures ridées d’anciens qui jouent aux dominos en terrasse. Tu vois Fidel, avec son uniforme sévère et sa barbe, tu vois des palmiers et des bâtiments à l’architecture coloniale. Tu n‘as pas tout faux si tu vois ça.

Dans ce roman policier, tu vas faire la connaissance du lieutenant Mario Conde. Il n’est pas vieux mais plus exactement jeune. Son chef lui refile une affaire sensible : un ponte de l’industrie a disparu sans laisser de traces. L’administration castriste veut savoir et surtout, éviter les vagues « comme quoi, que ce soit en dictature ou en démocratie, les préoccupations sont les mêmes : éviter les vagues, à croire que les gouvernants souffrent du mal de mer ».

J’ai trouvé que cette enquête, la première de Mario Conde que nous offre Leonardo Padura (elle fait partie de la tétralogie « Les quatre saisons »), j’ai trouvé donc, que cette enquête n’était somme toute pas très importante. Elle est l’excuse pour déployer un regard, celui du Conde, sur son pays, sur ses relations, sur son rapport au monde. Cette enquête plutôt banale (je veux dire pas là que ce genre d’évènement, une disparition, ne fait pas se lever d’excitation un seul flic sur terre), cette enquête donc, est un fil que l’on tire et remonte. Celui qui le remonte le mieux c’est le Conde. Ça le ramène à ses années d’étudiant, quand il était fou amoureux de la sublime Tamara, et qu’il n’avait pas du tout l’intention de devenir flic. Il se souvient de ces années où tout était possible, où son ami le Flaco était svelte et en bonne santé, où lui-même avait la vie devant lui. Le parfum de l’insouciance et de l’amour.

Donc le Conde remonte le temps, son propre temps, intimement lié à celui de Cuba. Ces belles pages fleurent bon la nostalgie, la mélancolie, si imbriquées qu’on éprouve des difficultés à les démêler. La construction habile fait se succéder les considérations du Conde et des moments de narration dans lesquels on en vient à se demander qui parle, l’auteur ou le Conde ? Ce qui n’est pas désagréable.

À travers le regard désabusé de ce lieutenant atypique, on découvre un pays, une politique, une organisation. On rencontre une population, une souffrance et une indolence qui porte de rue en rue, un parfum doux et insaisissable. On voit la misère, la pauvreté, on voit des dirigeants qui se mentent ou se leurrent. On discerne les classes sociales, peut-être encore plus que chez nous. On voit, derrière la mer bleue et les palmiers grandiloquents, l’ombre de la corruption, cette gangrène.

L’auteur, avec talent et subtilité, nous porte, d’un endroit à un autre, du présent au passé, d’un bar à un autre, d’un souvenir à un autre. À coups d’alcool fort et de parties de baseball, de considérations sur la vie, ce qui était, ce qui est et ce qui ne sera peut-être pas, ou plus. C’est une bien belle balade que nous offre Leonardo Padura, douce et dure, triste et mélancolique, résignée et révoltée, entre un café noir et un mauvais alcool, avec un plat local préparé avec amour pour digérer le tout. Du riz revenu au beurre, des bananes frites, des tomates ; on sous-estime souvent la puissance de la gastronomie dans la résolution d’une affaire.

En fait, l’auteur nous dit une chose simple : quel que soit notre âge et ce qui nous arrive, on n’oublie jamais ses jeunes années, on se souvient toujours de son premier grand amour, et on aime y revenir parfois, comme le lion vient au point d’eau.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Caroline Lepage.

Seb.

Passé parfait, Leonardo Padura, Points, 276 p. , 7€40.

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