« Vous êtes un drôle de peuple (…) On a beau souffler sur votre maison, s’efforcer de la faire s’envoler, vous ne bougez pas d’un putain de cil. Et si votre maison s’effondre, vous vous contentez de baisser votre putain de tête. Et quand la tempête est passée, vous continuez comme avant. Je n’arrive pas à savoir si ça fait de vous des gens admirablement tenaces ou terriblement bornés. »

Photo : D.R.

En voilà un dont le premier roman (OiseauAgullo 2021) nous avait passablement surpris et plutôt remués. Sous les apparences d’un récit de science-fiction contemplative (dixit son éditeur), il livrait un texte dont les dernières pages finissaient par effacer l’apparente douceur. On retrouvera dans Veiller sur ceux qui dorment ce contraste pour le moins brutal entre l’espèce de paix que dégage l’écriture de Sigbjørn Skåden et la violence des faits sur lesquels il revient. Ce roman contribuera sans aucun doute à déciller les idéalistes que nous sommes souvent, persuadés à grands renforts d’enquêtes diverses et variées que les pays scandinaves sont autant de paradis sur terre, des territoires où le bien-être de la population n’a d’égale que la beauté de la nature alentour. C’est peu dire que l’auteur same fait impitoyablement voler en éclats les clichés dont nous avons été si longtemps abreuvés.

Amund Andersen est un jeune artiste same, peuple autochtone vivant au nord de la Scandinavie. En vue d’une exposition qui lui sera consacrée au centre des cultures sames, il part pour Kautokeino, gros village du Finnmark, à l’extrême nord de la Norvège. En apparence, il erre sans but au cours des semaines suivantes, mais dans l’ombre il façonne son projet, dont le point de départ est une vaste affaire d’abus sexuels qui a secoué la région quelques années plus tôt. (4ème de couverture).

Peuple autochtone vivant entre le nord de la Suède, celui de la Norvège et la Finlande ainsi que sur la péninsule de Kola en Russie (source Wikipédia), les Samis ou sames ont été, comme nombre de peuplades ancestrales à travers le monde, victimes d’une assimilation plus ou moins forcée, les obligeant progressivement, entre autres, à délaisser leur langue originelle au profit du suédois, du finlandais ou du norvégien. La question de l’identité est donc une question primordiale pour les sames actuels qui tentent de trouver leur place au sein d’une société à laquelle ils ont été étrangers durant des générations. Si les romans d’Olivier Truc parus aux éditions Métailié ont contribué à mettre en lumière le sort des sames, il est indéniable que la plume de Sigbjørn Skåden fouille plus profondément les plaies du passé et laisse de côté toute tentation d’idéaliser ce peuple que l’on découvre ici sans fard, humain avec ce que cela comporte de faiblesses et de défauts.

Dans ce territoire où le froid engourdit le corps mais pas les sentiments ni les pulsions, il faut être étranger pour s’étonner que le vice, le mal, la douleur, la contrainte soient bien plus que des notions. Ici comme ailleurs, ce sont des réalités subies par des êtres de chair et de sang et non des créatures à sang froid. Ici comme ailleurs, le sexe joue un rôle prépondérant au sein de la société même si c’est de façon plus « discrète », moins immédiatement visible. Ici comme ailleurs, des abus sont commis.

S’emparant d’un fait divers à l’ampleur telle qu’on serait tenté de parler de fait de société, Sigbjørn Skåden revient sur la série d’abus sexuels révélée en 2017 sur la commune de Tysfjord où, au sein d’une communauté de 2000 habitants, on recensa plus de 150 agressions sexuelles et une quarantaine de viols entre 1953 et 2017, dont les victimes étaient âgées de 4 à 75 ans et d’origine same tout comme leurs agresseurs. On imagine sans peine le séisme que provoqua cette affaire dans le pays.

En choisissant un personnage aux motivations claires mais au comportement ambigü, Skåden instille un malaise d’autant plus prégnant que le romancier décrit avec soin les beautés du Finnmark et de la nature omniprésente, le vent, la glace, tous ces éléments qui illustreraient à merveille un conte de Noël. Le mal-être des enfants sames, la violence d’une éducation à visée assimilatrice, la quête d’identité et de communauté, tous ces composants façonnent des êtres qui passeront une partie de leur vie à chercher un équilibre et une légitimité qui leur ont été déniés. Sigbjørn Skåden s’impose ici en romancier de l’inconfort. Tristesse et colère sous-tendent ses pages et font de Veiller sur ceux qui dorment un texte dérangeant autant qu’acéré qui parvient cependant à éviter l’écueil des accusations frontales et laisse chacun(e) libre de se forger une (ou des) hypothèse(s) sur ce qu’il décrit.

En complément : https://www.liberation.fr/planete/2017/11/28/en-laponie-grand-deballage-sur-des-agressions-sexuelles-massives_1613126/

Yann.

Veiller sur ceux qui dorment, Sigbjørn Skåden, Agullo Fiction, 207 p. , 20€50.