« Aujourd’hui je parle pour laisser une blessure. »

Vous avez vu ? j’ai fait court pour l’exergue. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas besoin de plus.

L’histoire. Maire d’une petite ville américaine, Stewart Rome se souvient d’un terrible drame qui a eu lieu en 1967 alors qu’il n’était qu’un adolescent. La fille pour qui il aurait vidé l’océan avec une paille, Masha, est retrouvé morte, assassinée, dans le sous-sol de son lycée. Un jeune noir fut arrêté pour ce crime. Mais était-il le coupable ?

Je dois tout d’abord faire œuvre de gratitude. En effet, c’est en lisant une chronique écrite sur sa page par Hervé Le Corre, que j’ai découvert l’existence de Richard Krawiec. Les mots élogieux employés par cette fine plume du Noir français avaient attisé ma curiosité, et mon envie.

En juin dernier, Richard Krawiec était parmi les invités du festival du polar Vins Noirs, à Limoges. L’occasion était trop belle… Je lui ai acheté son dernier, Les paralysés, et celui-ci, en poche, Paria.

Je me demande par quel mystère cet auteur n’est pas plus connu chez nous. Franchement, une telle qualité d’écriture ne se rencontre pas souvent. Et ce n’est pas un hasard si une des plus belles cylindrées du Noir hexagonal (Hervé Le Corre) en est épris d’amour littéraire. C’est justifié, moi aussi, je suis tombé en amour comme disent les québécois.

Dans la version poche que j’ai lue, il y a une préface du romancier bordelais. Il vous explique tout, bien comme il faut, l’écriture de Krawiec, ses thèmes de prédilection, sa verve et sa poésie, la douloureuse empreinte qu’il trace en celui qui le lit. Cette préface, elle est si complète et sincère que j’ai songé sérieusement à l’utiliser en guise de chronique. Sérieusement. Pour cette raison, je vais faire court, pour que vous ne perdiez pas de temps et que vous puissiez filer chez votre libraire pour trouver cet auteur de première bourre.

Il y a dans la prose de Richard Krawiec, une incandescence, une flamme qui vous consume à chaque page tournée. Il vous offre son regard sans concession sur la société, sur ses tares et ses névroses, ses tourments et ce qu’elle ne cesse de produire, des parias pour qu’elle puisse les dévorer dans ses accès de haine.

Cette histoire va vous fendre le cœur, elle va vous cramer les tripes. Mais il y a du beau aussi, cet amour pur entre Masha et Stewart, une sorte de Roméo et Juliette revisité à la sauce américaine sous la plume poétique et sublime de Richard Krawiec. Cette histoire, en somme, c’est toute l’histoire de l’Amérique. Cette histoire d’hier explique toute l’Amérique d’aujourd’hui.

Page 76 : La colère a quitté son corps comme un frisson qui s’envole.

Mais un romancier qui assure, c’est quelqu’un qui sait devenir l’autre, n’importe qui ou quoi d’autre. Un chien, un arbre, un truand qui sort de prison, une fille-mère en galère, la fille du fermier (clin d’œil tendre à Big Jim), le mécanicien d’une bourgade du midwest, le pêcheur à la mouche du Montana (nouveau clin d’œil).

Krawiec sait devenir un autre. Ici, il devient Stewie, cet adolescent emporté par ses sentiments.

Démonstration page 151 : Qu’est-ce qu’un adolescent ? Une créature égocentrique qui passe pourtant sa vie à analyser les autres. Une personne qui cherche à se libérer de tous les carcans mais désire secrètement être cadrée. Un adulte-enfant. Un individu qui ne désire rien plus que rentrer dans le moule tout en cherchant à se distinguer, même s’il redoute de se faire remarquer. Les adolescents croient tout savoir parce qu’ils ressentent tout avec une intensité extrême ; l’émotion est un savoir…

Tout le roman est de ce niveau-là, alors qu’est-ce qu’on fait ? On file chez son libraire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé.

Seb.

Paria, Richard Krawiec, Tusitala / 10/18, 231 p. , 20 € / 236 p. , 7€60.