Photo: Fanny.

Pour ma part, cela faisait longtemps. Un roman d’espionnage, de l’atmosphère opaque, du jazz au New Morning, du tamponnage et des belles gueules, un peu cassées.
L’avertissement en début d’ouvrage donne le ton: « Ce livre est inspiré de faits réels qui, pour certains, ont pris une autre direction. »
Cela aurait donc pu se passer… ou s’est passé…ou pas. Marc Dugain nous plonge dans ce monde du secret où la géopolitique a plus d’un tour dans son sac.
L’auteur, véritable couteau suisse de la scène à la fois littéraire et financière, est à l’initiative de cette collection « Espionnage » chez Gallimard. On sent bien, dans ces Paysages trompeurs que le narrateur, accompagné de son comparse Ben, n’est pas là pour jouer les touristes mais bien pour revenir, s’installer sur cette scène et continuer, je l’espère, à nous régaler… ou nous effarer, c’est selon, si on les laisse en vie.
Ainsi, tu te prends au jeu.

Le premier chapitre te prend aux tripes, et, ce qui est bon, c’est que ce côté trépidant, obscur, inquiétant, ne te quittera pas d’un pouce. Marc Dugain « fait la job »
De la part d’un écrivain caméléon qui peut tout à la fois être expert-comptable, chef d’entreprise, enseignant, entrepreneur dans l’aéronautique, directeur de compagnies aériennes, metteur en scène, réalisateur, scénariste et accessoirement auteur d’un ouvrage aux vingt prix littéraires – La chambre des officiers -, j’ai envie de te dire que le roman d’espionnage lui va comme un gant… de velours ou de crin, c’est toi qui vois selon ton bon plaisir.

L’histoire commence une nuit de pleine lune, entre deux pays en guerre, un tireur d’élite, membre des forces spéciales, est en mission. Secret défense.
Un éclat de conscience au milieu d’une lune entre deux nuages puis son destin bascule.
L’auteur y met une fin, comme s’il était hors de question de perdre du temps.
Par delà ce fait, une autre perspective se met en place, façon millefeuilles et là, te voilà ferré-e.
Marc Dugain, dans ses descriptions, se montre un excellent psychologue lorsqu’arrive le moment de décrire des hommes confrontés à une situation qui semble plus que critique.
Du Tchekhov réside ici et là, au fil des pages et des tensions palpables.
L’univers du narrateur est troublé, troublant. Comme l’auteur, on le sait barbu, comme l’auteur, il possède cette maison sur Saint-Lunaire, comme l’auteur, il est aussi réalisateur. Marc Dugain t’emporte dans sa toile, emmêlant une vérité à une rumeur, un silence à un non-dit, donnant à la réalité une forme de fiction, c’est un bureau des légendes à lui tout seul.

Photo : Ulf Andersen.

De l’Afrique du nord, en passant par l’Iran, la Russie, les États-Unis, Israël, la France et le Groenland, tu affleures les enjeux de la réélection d’un président ignare, la valse internationale des narco-trafiquants, l’industrie pharmaceutique et l’historique glauque de certains laboratoires, les intérêts nauséabonds de la finance internationale, la déliquescence de notre environnement. Au milieu de ces arcanes, Marc Dugain veille au grain… à moudre. L’humain persiste à survivre, avec parfois cette pulsion de vie, ses choix, se risquant à suivre son instinct, refusant d’obéir à des stratagèmes, l’amour niché dans un désir féminin, masculin, celui du Vivant, peu importe.

« Je ne revoyais pas leurs visages, j’étais incapable de m’en souvenir, mais cette étrange pâleur qu’ils avaient en commun, traduction de leur inextinguible envie de savoir ce qu’on cherchait à leur cacher. Cet idéal leur donnait une apparence fragile, comme s’ils s’exposaient inutilement à des forces supérieures. La conjuration des intérêts leur avait été fatale, comme elle l’est quand toutes les forces a priori antagonistes s’accordent sur le fait que vous êtes une gène, un risque bien trop grand, et que vous éliminer demande moins d’efforts que de vous éloigner ou de vous discréditer. »

En finissant la lecture de ces Paysages trompeurs, je me suis dit qu’il y avait aussi cette rébellion parcourant ces pages, cet énervement niché en beaucoup de nous. Marc Dugain serait donc un punk à sa manière, un peu comme une note acide au sein d’un roman d’espionnage où le jazzman Avishai Cohen dépose sa rythmique entêtante.
Du bon, du noir, du crime et du renseignement, what else ?

Fanny.

Paysages trompeurs, Marc Dugain, Gallimard / Espionnage, 240 p. , 19€.

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