Photo: Fanny

On a tout l’automne 
Vous avez désormais tout l’automne pour partir au Nunavik, lové-e dans l’écriture de Juliana Léveillé-Trudel.

En 2011, l’auteure était partie pour un projet auprès des enfants de la communauté inuit de Salluit, petite ville nichée au fond d’une baie, entourée de montagnes. Quatre années pour donner l’inspiration à l’auteure et nous offrir cette beauté: Nirliitoies sauvages -, paru à La Peuplade, puis chez Folio.
Pour On a tout l’automne, l’auteure revient sur le territoire afin de retrouver sa gang d’enfants devenus grands, pour apprendre, aussi, l’inuktitut, au sein de cette toundra « débordée de petits fruits vire au rouge; par le hublot, on voit les collines flamboyer à l’infini. »

Évidemment, il y a l’extérieur qui attire, ce fantasme de l’hiver arctique, mais ce qui est, pour moi, le plus puissant dans le processus d’écriture de Juliana Léveillé-Trudel, c’est son regard sur l’intérieur, le « au-dedans »: ces enfants en grappe, sorte de communauté à l’intérieur même de la communauté, la rudesse d’une vie, son mystère, ses apprentissages, sa beauté farouche.
Maggie, Sarah, Louisa, Elisapie et Nathan, Emalla ne sont plus des enfants, pour la plupart depuis bien longtemps. Mais ils se tiennent là, entre eux, dans la chaleur de leurs âmes fraternelles.
Notre narratrice nous offre aussi son au-dedans, cet amour fragile pour celui resté au « Sud », le deuil impossible d’une mère souffrante et aimante, l’apprentissage d’une langue nichée dans la toundra et les aurores boréales.
Elle apprend auprès de cette jeunesse écorchée et éclatante, à se rapprocher d’eux, quittant ses maux pour vivre l’instant présent, délaissant son rôle d’éducatrice pour celle d’élève épatée par la musicalité d’une langue-territoire.
L’auteure-narratrice juxtapose les images du passé proche à celle du présent, t’entraîne dans tout ce que l’on peut vivre, tout ce que l’on peut devenir sur une terre où le point d’horizon peut être autant nuit sombre que blanc immaculé.

« Son tour est finalement venu. Plus besoin de parler à ceux qui bouffaient son peu d’énergie. Aux autres de faire les repas, le ménage pour qu’elle reprenne son souffle, entre deux traitements. Ne plus avoir à jouer les taxis; c’est elle qui se faisait désormais conduire, le nez dans la vitre pour admirer le paysage. L’humidité transperce peu à peu le sac de couchage fatigué, s’attaque à mon manteau. Au-dessus de ma tête , la lumière s’étire en douce, gagne tranquillement du terrain. Elle s’épaissit imperceptiblement, vire du blanc au vert. Arsaniit (Aurores.) Elle s’étendent en vagues lentes de la montagne jusqu’au fjord, dansent langoureusement au-dessus de la rivière glacée.(…) »

Rentrer en voyage dans On a tout l’automne, c’est y trouver un rythme fait de pulsations intimes et de paysages mouvants, ce passage particulier entre couleurs de feu et premières gelées hivernales, le tout tenu par une plume profondément humaniste et sincère.
Son amour pour ce territoire est tout à la fois véritable et candide. Un Candide « voltairien » pour celles et ceux qui vivent le Nunavik au cœur et qui observent, amusé-e-s, cette blanche venue cueillir des mots comme on cueille des baies.

Le deuil de sa mère disparue est ouvert au vent mordant et à la « vraie noirceur », « taartuq » tandis que son rapport à l’amoureux est comme une porte ouverte vers une suite ou une fuite. Notre narratrice ressent ses sentiments comme son corps ressent le passage vers l’hiver. Au milieu d’elle, ces jeunes gens passent, dans une bourrasque et, comme elle, tu t’attaches, presque viscéralement. C’est toute l’énergie d’un monde qui te traverse.
Qu’ils sont beaux à lire ces moments d’échanges et d’apprentissage mutuel pour créer des poèmes, ces mots en inuktitut, comme des graines qui prennent le temps de germer.
J’en ai prononcé certains à haute voix, maladroitement, pour entendre résonner un son, faire jaillir des images, des sensations, se projeter encore plus dans cet ailleurs. Ils sont là pour ça je crois.

«(…) Je passe mentalement en revue les animaux qui habitent la toundra. Les caribous (Tuttuit). Les lagopèdes (Aqiggiit). Les harfangs des neiges (Uppiit). Les loups (Amaruit).
Les humains. Inuit.
Au-dessus du détroit, de grandes écharpes blanches voilent peu à peu l’acier du ciel. le brouillard est encore loin, mais je me méfie, je sais à quelle vitesse il peut avaler le paysage et les gens.
Tom me lance un regard curieux.
« C’est drôle, je pensais pas que tu reviendrais ici. »
Le vin rouge trace sa barre habituelle dans mon front. Je fouille dans mon sac, je prends une longue gorgée d’eau.
« Je m’ennuyais des enfants. » (…) »

On a tout l’automne a son cœur inuk, où les jeunes adultes sont vifs, insoumis, mordants, chaleureux, mystérieux. Il y a aussi cette colère que notre narratrice partage avec eux, à un endroit différent, mais présente, parfois tapie, prête à jaillir. Juliana Léveillé-Trudel en dit beaucoup avec sa honnêteté tendre.
Les plus jeunes sont présents, éclatants; ils nous offrent leur élan, leur spontanéité, leur curiosité.
Les anciens sont présents, ce sont ici des femmes, fortes, chasseresses, protectrices; elles nous offrent leur patience, leur expérience, leur bonté, leur résilience.

On a tout l’automne  est un grand cercle de vie, un chant d’amour portant au loin, en dehors des clichés, d’un pathos. C’est un roman doux-amer faisant la part belle à l’inuktitut, au territoire et à ces regards d’une franchise renversante.

Fanny.

On a tout l’automne, Juliana Léveillé-Trudel, La Peuplade, 216 p. , 18€.

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