D’ Olivier Rolin, j’avais adoré, il y a quelques années, Tigre en papier, dans lequel l’auteur dressait le portrait désenchanté et poignant des illusions envolées, des rêves perdus et des reniements des militants d’extrême-gauche des années 60, passés pour la plupart de la lutte armée et des planques clandestines aux salons parisiens et aux maisons de campagne dans le Luberon. Même si l’époque, les lieux et le contexte politique du Météorologue sont différents – la Russie stalinienne des années 30 – les questions posées par ce livre, entre biographie et essai historique et politique, restent pratiquement les mêmes : celles des conséquences individuelles et collectives de la trahison des idéaux et de l’espérance révolutionnaire. Mais si Tigre en Papier faisait un portrait de groupe, Olivier Rolin a cette fois décidé de s’attaquer à ces questions à travers le portrait d’un seul homme, ayant bel et bien existé.

Cet homme, c’est Alexeï Féodossievitch Vagengheim. L’envie de raconter son histoire vient à Olivier Rolin un jour où il va faire des repérages en vue d’un film documentaire à Solovki, archipel de la mer Blanche tout près du cercle polaire, le tout premier goulag ayant existé, et qu’il tombe sur les centaines de lettres – mais aussi dessins ou encore herbiers et devinettes – que Vagengheim envoya à sa fille Eleonora (qui n’avait que 4 ans à l’arrestation de son père) pendant toute la durée de son emprisonnement, du 8 janvier 1934 au 3 novembre 1937. Un jour, les lettres n’arriveront plus : il faudra alors plusieurs décennies avant que la fille et la femme de Vagengheim n’apprennent les détails de son exécution.

En regardant ces documents – dont certains, poignants de beauté naïve, sont reproduits à la fin du livre, – Olivier Rolin décide alors de se pencher sur la vie de cet homme, jeune noble rapidement converti aux idées communistes, et qui décide de mettre sa passion pour l’agronomie et les sciences au service de l’URSS naissante et prometteuse. Dans des pages passionnantes, Rolin nous montre les enjeux politiques de ce poste ; dans un pays qui compte une dizaine de fuseaux horaires et de multiples climats, prévoir le temps prend une importance capitale. Et puis un jour, et l’on ne saura jamais vraiment pourquoi, Vagengheim est dénoncé puis déporté au goulag.

©Guillaume Decalf / France Musique

Rolin décrit ses années d’emprisonnement en se fondant sur la correspondance de Vagengheim à sa famille : son travail à la bibliothèque de Solovki, qui regorge de trésors incroyables – on n’est pas à un paradoxe près dans ce goulag infernal – , ses multiples correspondances pour demander sans relâche sa libération, son espoir inébranlable dans le régime stalinien. Jusqu’à la balle reçue dans la nuque au bord d’une fosse commune, il ne cessera de croire à une malheureuse erreur et à sa libération prochaine. Rolin choisit de ne pas faire de lui un héros, mais plutôt de montrer un homme qui, jusqu’au bout, croira en l’idéal révolutionnaire communiste et cherchera à mettre du rationnel et de l’espoir dans un système qui devient fou et broie de façon arbitraire et folle des milliers de vies. C’est surement pour cela que longtemps nous hantera l’histoire de cet homme ordinaire, symbole de tous les fantômes de ces années de Terreur, qui, par sa destinée individuelle, devient le deuil universel de tous nos espoirs.

Le Météorologue, Olivier Rolin, Le Seuil / Points, 208 p. , 6€90.

Mélanie.

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