« (…) lorsqu’il revient à lui, les Pisseux avaient déjà commencé à se dissocier. Ce qui avait été, à peine quelques minutes auparavant, une fraternité à toute épreuve était devenu une inimitié tacite. Ils tournaient autour du pick-up comme des buissons virevoltants d’amarante. Tels des nomades dans un désert d’incertitudes, ils erraient çà et là, préoccupés par eux-mêmes, oubliant la cause commune, chacun promenant le troupeau de ses propres angoisses. Cotton aurait pu faire des nœuds de toutes ces tensions, tant elles étaient tangibles. S’il avait été assez farceur pour appuyer sur le klaxon, ils se seraient envolés vers la lune comme de gros oiseaux maladroits, piaillant sur leur orbite. »

Années 60. Dans un camp de vacances censé fabriquer de « vrais hommes », six adolescents envoyés là par leurs parents vont apprendre à s’apprécier et devenir inséparables. Alors qu’ils sont brimés depuis le début du camp, ils mettent, dans le plus grand secret, sur pied une expédition sensationnelle, autant par son objectif que par ce qu’elle dit de ce qu’ils sont. Une mission de justice, une mission qui doit sceller leur histoire. Une revanche sur la vie.

Si je dois reconnaître une chose à Glendon Swarthout, c’est qu’il est un sacré conteur. Il m’a embarqué sur ce scénario plus fin qu’un tapis volant et j’ai plané jusqu’au bout. 173 pages, pas une ligne de plus, et il n’y en n’a pas besoin. Avec le recul, je me demande si pour façonner son « club des losers », Stephen King n’a pas puisé dans la bande des Pisseux de ce roman. Je n’en serais pas surpris, tant le Maître est un énorme lecteur, assis sur une culture littéraire colossale.

Ainsi, Glendon Swarthout m’a présenté la bande des Pisseux. Une palanquée de bras cassés, d’estropiés de la vie, d’handicapés de la famille, de pas doués. Des gamins qui savent déjà, à cause du regard que les gens posent sur eux, qu’ils seront les perdants de leur génération, parce qu’ils n’ont pas les atouts, parce qu’ils n’ont pas les armes, parce qu’ils n’ont pas la culture de la gagne et se foutent pas mal de leur taux de testostérone. Et c’est vrai qu’au premier abord, ils n’ont rien pour eux. C’est un florilège de tares, de refoulés et de névrosés. Ils étaient en marge dans leur vie quotidienne, ils se retrouvent en marge au camp de vacances, parce qu’il faut constituer des équipes pour gagner des épreuves censées faire grandir, se constituer une âme de gagnant, de magnifiques rejetons de l’Amérique triomphante, celle qui défonce tout sur son passage pour accomplir sa destinée manifeste. Et pour cela, il faut être des hommes, des vrais, des qui ne chialent pas au premier coup, des qui ne rechignent pas à l’effort, des qui n’ont pas peur, des qui savent se sacrifier pour leur pays, des qui pissent debout. Des cohortes de gros couillus biberonnés à la bannière étoilée.

Mais dans ce coin perdu de l’Arizona, rien ne se passe comme prévu. Cotton, Teft, Shecker, Lally I et Lally II, et Goodenow, les fameux Pisseux, se sont vite faits rejeter par les autres, les flamboyants candidats aux Grosses Couilles, et leur inaptitude à bomber le torse les a faits se retrouver au sein de la même équipe, dans la même cabane, avec un moniteur peu emballé par son groupe de perdants merdiques. Il faut dire qu’ils collectionnent les problèmes personnels nos Pisseux, que ce ne sont pas les meilleures fées qui se sont penchées sur leurs berceaux. Alors ils subissent ce camp de malheur, mais sans s’en apercevoir, cela les soude, cela les rassemble. Comme dans toute organisation humaine, un leader émerge, c’est Cotton. C’est lui qui donne confiance, qui apporte cette matière indispensable, l’estime de soi. En alternant la narration et des passages de rapports rédigés par les responsables du camp ou des écoles respectives de chacun des Pisseux, l’auteur dresse un portrait précis et pointu de ces gamins en perdition, qui ne croient pas en eux, qui croulent sous l’opinion que le reste du monde a d’eux. On est vite pris d’empathie pour eux, et très vite, aussi, on s’inclus dans le groupe, pour être sûr de ne pas les perdre en route.

Photo : elena_suvorova / Adobe Stock.

Les moments partagés sont terriblement humains, les échecs relatés, les renoncements, les failles béantes de ces gosses malmenés prennent aux tripes. Leur histoire personnelle n’est qu’une plaie suppurante, différente pour chacun d’eux, mais avec un point en commun, le manque d’amour. Avec la précision d’un chirurgien des âmes, l’auteur met à jour les mécanismes qui officient au sein d’un groupe, il nous montre « comment ça marche » dirait Michel Chevalet (si t’as pas la référence panique pas, c’est juste que tu es jeune). Il nous dissèque les mouvements d’humeur, à quelle vitesse la confiance naissante peut s’évaporer quand on est enfant, comment la volonté d’un groupe peut être dure comme le roc et molle et fuyante la minute suivante. Il nous expose les relais qui naissent dans une équipe, quand l’un des piliers cède et qu’il faut bien continuer. C’est beau, c’est sans scories, pas un gramme de pathos, mais c’est diablement efficace.

Photo : iStockphoto.com/tonda.

L’autre grand tour de magie et de force de Swarthout, c’est de nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page sur une simple promesse faite au début du roman, fine comme un papier à cigarette, légère comme une sauterelle. Mais ça tient, ça fonctionne à merveille, on mord à l’hameçon, on ignore ce qu’ils vont faire, on ignore quelle est cette mission si extraordinaire, on se fait des films, on se demande ce qu’ils ont bien pu voir là-bas, un après-midi de balade, pour avoir été si horrifiés, et vouloir agir pour faire cesser cette folie.

J’ai marché à fond, je voulais savoir, je voulais qu’ils réussissent, même si je n’avais pas la moindre idée du but à atteindre. C’est quand même une performance de m’avoir fait courir de la sorte, parce que j’ai quelques lectures à mon compteur, et qu’on me la fait pas. Enfin, pas souvent.

Ce roman est un réquisitoire contre la folie des hommes, leur bêtise crasse, leur débilité éjaculée de leurs couilles et de leur cerveau malade, c’est une tribune contre les concours de muscles et de courage vides de sens, contre l’embrigadement, contre une certaine Amérique, profonde, très profonde, mais pas que.

Glendon Swarthout sait raconter des histoires, ce n’est pas pour rien si elles ont souvent intéressé le cinéma (Le tireur, adapté sous le titre Le dernier des géants, avec John Wayne, Lauren Baccal et James Stewart, un film de Don Siegel ; The homesman, réalisé par Tommy Lee Jones, avec Hillary Swank et Meryl Streep).

Un extrait pour la route : C’était un matin vif. Le métal réfléchissait la lumière du soleil. L’air sec et cristallin des hauteurs était chargé de suspense. Ce roman, c’est exactement ça.

Traduit de l’américain par Gisèle Bernier.

Seb.

Bénis soient les enfants et les bêtes, Glendon Swarthout, Gallmeister/Totm, 172 p. , 8€70

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