« Le colonel arrive un matin froid et ce jour-là il commence à pleuvoir. »

Illustration de couverture : Nicolas Magrin.

Lauréate du Goncourt 2021 du premier roman pour Que sur toi se lamente le tigre (Elyzad) et du Prix Albert-Londres la même année pour Les serpents viendront pour toi (Les Arènes / J’ai Lu), Emilienne Malfatto revient avec un nouveau texte, aux Éditions du sous-sol cette fois. Romancière, photojournaliste, photographe documentaire, la jeune femme (elle est née en 1989) semble avoir déjà vécu plusieurs vies en Colombie, en Turquie ou au Moyen-Orient avant de s’installer en France. D’ores et déjà cédé à plusieurs éditeurs étrangers, Le Colonel ne dort pas était un des textes les plus attendus de cette rentrée littéraire.

Il faut reconnaître que ce livre pèse bien plus que ses 112 pages et que son autrice a un talent certain pour donner vie à ce texte profondément habité malgré le côté désincarné qu’elle prête à ses rares protagonistes. Nul n’est nommé ici, le lieu pas plus que les personnages qui le hantent. Nul n’est décrit ici, quelques mots tout au plus pour évoquer l’apparence du colonel ou celle du général, quelques mots aussi pour le regard d’un détenu pendant une de ces séances de torture dont le colonel a fait sa spécialité. On ne saura rien non plus de l’époque dans laquelle le récit prend place. Dans cette ville déliquescente au sein d’un pays en guerre où la pluie tombe sans interruption depuis des jours et des semaines, les hommes sont quasiment réduits à des silhouettes et le paysage reste flou, comme en voie de liquéfaction.

En évitant sciemment de nommer les lieux et les êtres, Emilienne Malfatto donne à son récit l’universalité d’une fable, lui insufflant par la même une vraie profondeur qui fait souvent cruellement défaut à la production littéraire actuelle. Nul besoin de surenchère pour y parvenir, pas de boursouflures stylistiques, une sobriété dans la narration qui contraste avec les monologues intérieurs plus exaltés du colonel.

Photo : Joël Saget / AFP.

C’est un autre paradoxe de ce livre que de parvenir à créer une ambiance aussi prégnante en ne s’appuyant quasiment pas sur quelque description que ce soit. Tout y est question d’atmosphère et Emilienne Malfatto excelle en ce domaine. Laurence Houot, dans la chronique qu’elle fait du roman sur le site francetvinfo.fr, parle de roman impressionniste et on ne trouvera sans doute pas d’expression plus juste pour qualifier le travail de l’autrice. Mais, tout aussi impressionniste qu’il soit, Le Colonel ne dort pas est avant tout une charge violente contre la guerre et les atrocités qu’elle génère à travers l’espace et le temps. Hanté par les fantômes de ses victimes, le colonel se débat dans cet état intermédiaire entre la vie et la mort, conscient que tout acte a un prix et que les siens lui coûteront jusqu’à son dernier souffle.

« Maintenant c’est un spécialiste. Le spécialiste, disent même certains, comme s’il était le seul. Pas son pareil pour mener une opération délicate. Ou pour démanteler un réseau. Ou pour briser un homme. Un virtuose, vraiment, disent ses supérieurs quand ils le présentent à des personnages importants du nouveau régime qui lui serrent la main chaleureusement mais évitent de croiser son regard. Peut-être ont-ils peur d’y croiser des fantômes. »

Roman véritablement habité, hanté même, Le colonel ne dort pas confirme la force d’évocation et la qualité de l’écriture d’Emilienne Malfatto condensées, concentrées sur cette centaine de pages qui devrait à nouveau marquer les esprits. L’ombre de Dino Buzzati et de son inoubliable Désert des tartares plane sur ces lignes mais on pourra également penser au Général de l’armée morte d’Ismail Kadare, deux chefs d’oeuvre absolus du XXème siècle. Il est bien évidemment trop tôt pour décréter que ce Colonel les rejoindra dans leur statut de classiques mais force est de reconnaître que la filiation est prestigieuse. Respect total, donc.

Yann.

Le Colonel ne dort pas, Emilienne Malfatto, Éditions du sous-sol, 112 p. , 16€.