Un roman d’Anna Hope prenant une nouvelle fois corps dans le destin d’une femme.
Il y eut Le chagrin des vivants, La salle de bal, Nos espérances, il y a désormais Le rocher blanc – traduction toujours aussi fine d’Élodie Leplat.

Cela commence par une histoire d’auteure – et là vous vous dites « oh non! pas ce genre de roman tourné vers le nombril du narrateur ». Je te rassure tout de suite, c’est le début de la pelote de laine de l’auteure anglaise qui t’emportera beaucoup plus loin que ce tu penses.
L’auteure tire donc un fil, un fil sensible, puisqu’il s’agit d’un fait vécu.
Après de nombreuses tentatives, notre narratrice tombe enceinte d’une petite fille. Cette petite fille arrive dans un contexte particulier, au sein des rites Wixarikas, peuple autochtone du Mexique. Le but est ensuite d’aller remercier, lors d’une cérémonie chamanique, l’endroit d’où tout vient, à savoir ce Rocher blanc, petite île rocheuse située au large de San Blas, sur la côte Ouest du Mexique. Petite île qui, pour le peuple Wixarika, est considéré comme l’origine du monde.

Nous voilà donc, dès les premières pages, brinquebalés dans un bus, au milieu d’autres gens, d’autres horizons, tous partis pour exprimer leur gratitude.
Anna Hope nous rend alors bien compte de cette chose incroyable – cette naissance inespérée – et ridicule – ces personnages suants venus dépenser leur argent – et leur bilan carbone – dans le but d’accéder aux divinités protectrices, sous le regard du soleil, de la lune et des montagnes.
Les nouveaux conquistadors spirituels.

Puis Anna Hope tire le fil du destin en portant son regard vers un hôtel abandonné à la végétation luxuriante du site.
Au début des années 50, l’hôtel Playa Hermosa, à Nayarit, devient une destination exotique. La première station balnéaire de ce type au Mexique.
Et si l’on titre le fil de l’histoire, dans les années 70, des personnes viennent ici pour chercher une rencontre spirituelle et des révélations sur leur destin, grâce au peyotl ou au Teonanácatl. Il se chuchote même que Jim Morrison, chanteur des Doors, y aurait écrit son titre « L.A. woman » et créé son pseudo Mr. Mojo Risin’.
De quoi nourrir la plume d’Anna Hope.
Nous voilà donc auprès du « chanteur », en 1969. L’air est au vagabondage psychédélique, l’homme cherche à fuir ce quelque chose d’usant qui le poursuit. L’auteure nous fait vivre ce passage qui te prend à la gorge au fur et à mesure.


« Là, debout, à attendre de monter à bord de cette embarcation, d’enfiler son gilet de sauvetage, d’être emmenée de l’autre côté de la langue d’eau jusqu’à l’île et au rocher blanc, elle ressent la même chose que le chanteur à la fin du morceau : ce hurlement existentiel. »


Te penses-tu libre?
C’est ainsi que tu reprends le fil de ce territoire.

En descendant des montagnes, tu rencontres deux sœurs. Nous sommes en 1907. J’utilise le « nous » car Anna Hope a vraiment cette manière particulière de t’englober dans son histoire, avec cette finesse d’esprit.
Durant les années 1900-1910, des massacres ont eu lieu au sein de ces communautés combattives et résistantes, prélude à la Révolution mexicaine. Entre 5000 et 8000 indiens furent traînés à des milliers de kilomètres de chez eux où ils furent vendus comme esclaves.
Hommes, femmes, enfants, parqués parfois dans les cales des navires dont nos deux héroïnes yeomes.
Le rocher blanc prend alors de l’ampleur, tu ressens cet hurlement existentiel jusque dans les chairs de ces femmes perdues, cherchant, dans leurs souvenirs et leurs croyances, la force de tenir.
L’illusion que tout est perdu, puis ce sauvetage spirituel qui dépassera les corps meurtris.
De ces cales remplis d’une humanité sacrée que certains croient inutiles, tu continues de tirer ce fil invisible qui nous relie pourtant toutes et tous.

San Blas a été fondée au cours de la colonisation espagnole. Ces mouvement coloniaux furent vigoureusement contestés par la population du site et des alentours.
Te voilà en 1775, des camarades montés en grade, partent en expédition, quérir les richesses, dessiner le territoire. Le drapeau espagnol se doit d’être planté, c’est l’héritage du traité de Tordesillas qui en 1494, divise le monde entre deux sphères d’influence: le royaume du Portugal et celui de l’Espagne.
Au milieu de cette folie colonialiste, un homme, le Capitaine Manrique, a, comme une fulgurance face au Rocher Blanc.
« Nous sommes les agents de la Chute. Nous devons nous repentir. Faire des offrandes. Retourner chez nous« 
Toutefois, pour ces compagnons d’armes et de flotte, c’est lui, le fou, celui dérogeant aux règles royales.
L’homme reste donc un loup pour l’homme.

Dans ce roman, nous faisons le tour d’un monde, celui entourant Anna Hope, celui éclairant notre société, héritière à la fois de la plus grande violence, de la plus grande beauté, de la plus puissante des résiliences.
Le Rocher Blanc est une aventure en soi et je te souhaite vraiment d’y embarquer.

Fanny.

Le Rocher blanc, Anna Hope, Le Bruit du monde, 330 p. , 23€.

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