Mathieu Belezi m’avait profondément marquée  voici quelques années avec son roman Un faux pas dans la vie d’Emma Picard, livre dans lequel la voix d’une femme résonnait de tout son désespoir d’avoir été trompée par une République ayant fait miroiter une nouvelle et belle vie possible sur les terres algériennes dans les années 1860.

Ici, même si le sujet qui l’anime est très proche, la narration est bien différente et d’une force peu commune. Alternant des chapitres où on suit l’arrivée de Séraphine et de sa famille en Algérie dans une colonie agricole et les razzias sanglantes d’un escadron de soldats français, l’auteur nous livre de façon très crue la réalité d’une colonisation dévastatrice et affreusement meurtrière. 

Alors que les colons sont confrontés aux éléments, aux animaux sauvages, à la maladie, au combat farouche du peuple algérien, on comprend aussi ce qu’eux ne voyaient pas, concentrés sur le bout de terre aride qu’on leur avait cédé : les soldats autour d’eux étaient là pour les protéger, certes, mais surtout pour asservir cet immense territoire. Exterminer la barbarie, exterminer des hommes, des femmes et des enfants qui refusaient de se plier aux bienfaits que la France voulait leur inculquer de force dans ce XIXe siècle où elle était si sûre de son bon droit.

Ce roman est très court, nul besoin d’artifices pour rendre la cruauté de cet épisode de l’Histoire. La plume de Mathieu Belezi efface le voile de l’oubli et donne à voir comme nulle autre la rage et le désespoir nés d’une volonté d’asservissement démesurée.

Aurélie.

Illustration: « Pasaje » de Martin Zanollo

Attaquer la terre et le soleil coupe le souffle, fait tournoyer le feu des armes, la poussière s’échappant des sabots, la vengeance dans les cœurs.

Nous sommes aux premières heures de l’envahissement de la France sur la terre algérienne. Un soldat raconte son histoire au sein de son régiment sanglant tandis qu’une femme éclaircit sa voix pour narrer son arrivée dans la colonie.
Tandis que le premier reste dans l’aveuglement, obéissant aux ordres d’un capitaine devenu sanguinaire – j’y ai alors vu le regard à la fois fou et stupéfait du « Saturne dévirant un de ses fils » du peintre Francisco de Goya – l’autre réalise que ce voyage peut être sans retour, arrachée à celles et ceux qu’elle aime d’un amour franc et maternel, délaissant, au fur et à mesure de son dépouillement, à la fois ses larmes et ses « sainte et sainte mère de Dieu ».

Mathieu Belezi provoque, au fur et à mesure, une accélération du rythme cardiaque, ses mots percutent, les scènes se forment. On le voit ce jeune soldat pris dans sa compagnie, ne formant plus qu’une seule et même bête immonde. Cette innocence crasse, ce désir ardent de ne pas être dissocier du groupe, la soumission facile à une hiérarchie, sans espace pour une quelconque parole contraire.

On la voit aussi cette femme partie, dans une sorte d’espoir du meilleur à venir, bâtir une colonie. Belezi nous projette aux alentours de Bône – devenue Annaba- à plus de de 500 kilomètres d’Alger. Les étés y sont longs et secs, l’hiver est humide. La mort rôde, la femme se creuse.

Mathieu Belezi construit son récit au rythme d’un cheval galopant. Il t’emporte.

« On se précipite sur le lièvre encore tout palpitant d’une vie qui a foutu le camp, ses gros yeux nous regardent avec cette sorte de soumission du vaincu, de celui que nos pétoires invincibles ont envoyé de vie à trépas, et il le sait qu’il va mourir, c’est l’instinct de la bête comme de l’homme de savoir quand elle va calancher, par sa blessure près de la tête coule et se répand, teinte la neige d’un sang frais tout fumant, clair comme une eau, et rouge au point d’obscurcir la trop forte lumière qui entre dans nos yeux. »

Que ce soit le capitaine des spahis ou le capitaine de la colonie, tous deux portent l’ignominie, le mensonge, la folie meurtrière, l’hypocrisie, les croyances d’une propagande infâme. Durant ce temps là, un esprit commence à se décoloniser, dans les creux de sa tristesse.
Et nous, nous courons toujours le long des mots de Belezi.

La furie de tous les hommes. Nul répit.
La terre ensanglantée, le soleil aveuglant.

C’est un grand roman, vif, intelligent, haletant, effarant.

Fanny.

Attaquer la terre et le soleil, Mathieu Belezi, Le Tripode, 152 p. , 17€.