« Il était ensorcelé. Tous deux étaient ensorcelés. La tempête les avait fait échouer là dans un but précis. Ils faisaient corps avec la pluie et, quand la pluie cesserait, ils disparaîtraient avec elle. »

Ricardo Romero, maître ensorceleur … Souvenez-vous de Je suis l’hiver (Asphalte – 2020), petit régal de polar atmosphérique et atypique qui mettait en scène un jeune policier nommé Pampa au coeur de la pampa argentine enneigée … Une trame envoûtante dans un décor éthéré offrait ainsi une expérience de lecture aussi mystérieuse que dépaysante. Alors, bien sûr, on les attendait, ces Chiens de la pluie, placés sous l’égide hautement recommandable de Tom Waits.

Ici, la pluie a remplacé la neige. La ville a remplacé les plaines sans fin balayées par le vent. Ici, c’est Paraná et on y croisera un couple de tueurs à gages prénommés Juan, un batteur nocturne en appartement, un homme qui pleure dans un hôtel, un gardien de cimetière intranquille et quelques autres encore, dans un petit théâtre incertain animé par le trouble et le désarroi de chacun(e).

Peuplé de rêves, de fantômes et d’interrogations, le roman de Ricardo Romero évoque aussi sans le dire le cinéma d’Aki Kaurismaki ou celui de Jarmush. Les hésitations de ses protagonistes, leurs doutes (existentiels ou triviaux) donnent lieu à des scènes ou des dialogues que l’on aurait pu voir ou entendre chez le finlandais ou l’américain. C’est ainsi qu’un rythme se dégage de ces pages, bancal, hésitant mais obstiné, emmenant tout ce petit monde jusqu’au bout de cette nuit pluvieuse.

Ricardo Romero – Photo : D.R.

« Sans en être complètement conscient, il défiait le sort. Il conduisait doucement, sans hâte. Très peu de voitures roulaient dans la rue et quand, parvenu à un feu, il en croisait une, il observait le conducteur. Parfois c’était un homme, parfois une femme. Ils étaient tous seuls et parlaient ou chantaient pour eux-mêmes. Tous, certainement, avaient un cadavre entouré dans des couvertures sur le siège arrière. »

Lire Les Chiens de la pluie, c’est croiser des solitudes, entremêler des destins, faire l’expérience de la mort dans une ville où le déluge est tel que des failles et des crevasses y naissent à tout moment. C’est surtout sentir ruisseler la pluie et la confusion, les angoisses de ces personnages en quête d’eux-mêmes. Moins immédiatement séduisant que Je suis l’hiver, ce nouveau roman de Ricardo Romero s’avère au final tout aussi fascinant, voire déroutant. L’auteur sait semer le trouble et refuse de jouer la carte de la facilité, deux bonnes raisons de nous le rendre encore un peu plus sympathique.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik.

Les Chiens de la pluie, Ricardo Romero, Asphalte, 268 p. , 22€.