Conscientes de l’importance capitale d’une maquette ainsi que d’une identité visuelle reconnaissable et soignée, les éditions Au Vent des Îles ont récemment revu la charte graphique de leur collection de littérature. Le résultat est franchement réussi et c’est ainsi que l’excellent 39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaïennes en beuverie nous avait tapé dans l’oeil, nous incitant à plus de vigilance désormais. La rentrée littéraire s’annonce pour l’éditeur tahitien sous les auspices d’un premier roman néo-zélandais qui devrait marquer quelques esprits.

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg dont on lut récemment, hasard du calendrier, l’excellent Bluff (Folio 2019), Bones Bay en impose très vite par sa rugosité autant que par l’espèce de grâce qui s’en dégage alors même que Becky Manawatu, son autrice, ne cherche nullement à séduire. Car la Nouvelle-Zélande, ça n’est pas seulement Le Seigneur des anneaux et des paysages grandioses et, tout comme dans le recueil de Kristiana Kahakauwila cité plus haut, on n’est pas ici pour se balader dans une carte postale.

Place, donc, à l’histoire d’Ãrama, abandonné par son grand frère dans un foyer où il n’est pas forcément le bienvenu. Alors que son oncle fait régner dans la maison un climat de violence et de tension permanentes, Ãrama garde l’espoir que Taukiri, adolescent en perdition, revienne le chercher et l’emmène avec lui. Peu à peu, au fil des chapitres, d’autres voix se font entendre, donnant de l’épaisseur, du relief au récit d’Ãrama et à celui de Taukiri qui lui répond indirectement.

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C’est à la fois par sa construction habile et son sens du récit que Becky Manawatu parvient à embarquer son lecteur dès les premières pages de Bones Bay. Elle élabore à partir du destin des deux frères une histoire familiale sombre et captivante qui emmène le récit vers le roman noir dans sa dernière partie. La violence et la noirceur, omniprésentes malgré les changements de narration, laissent passer quelques éclats de lumière à travers la figure d’Ãrama, bien sûr, mais aussi celle de sa seule véritable amie. Peu à peu, une histoire familiale se fait jour, révélant les failles successives des adultes, véritables racines du mal. Ici comme ailleurs, hommes et femmes ne sont rien d’autre que des êtres humains soumis à leurs émotions, leurs faiblesses et leurs dépendances et c’est peu dire qu’Ãrama et Taukiri ont un lourd héritage à porter.

« Personne jouait de chansons, ici. Personne écoutait de la musique, personne racontait d’histoires. Ils se rendaient même pas compte que pas faire ces choses, ça faisait d’eux des mauvaises personnes. »

Véritablement saisissant, tant par sa peinture d’une identité et d’une spiritualité peu connues ici que par sa dénonciation virulente des violences faites aux femmes, Bones Bay atteste d’une maîtrise étonnante pour un premier roman. Becky Manawatu ne s’encombre pas de bons sentiments, ne sombre ni dans le didactisme ni dans la psychologie de comptoir, elle évite également le militantisme borné, ses personnages sont debout, ils vivent et souffrent, vivent et aiment et c’est ce furieux élan vital qui nous emmène avec lui et fait de ce roman une des plus belles expériences de la rentrée littéraire 2022.

Lauréat du prix Jann Medlicott Acorn 2020 dans la catégorie fiction.

Lauréat du meilleur livre de fiction pour le prix MitoQ 2020.

Lauréat du prix Ngaio Marsh pour le meilleur roman 2020.

Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par David Fauquemberg.

Yann.

Bones Bay, Becky Manawatu, Au Vent des Îles, 432 p. , 23€.