Deux salles, deux ambiances pour ce titre. N’ayant pas réussi à nous mettre d’accord, il nous semblait intéressant de publier des avis différents. À vous de vous faire le vôtre !

Après avoir obtenu le Grand Prix de Littérature Policière en 2015 pour Derrière les panneaux il y a des hommes (Finitude 2015 – Pocket 2020) et le Prix Relay 2020 pour La Soustraction des possibles (Finitude 2020 – Pocket 2021), Joseph Incardona n’est plus vraiment un inconnu pour les amateurs de noir. Avec une bonne quinzaine de romans à son actif, on peut même affirmer qu’il est devenu un auteur avec lequel il faut compter, un de ceux dont on attend de pied ferme chaque nouvelle publication. Le succès critique et commercial ayant à juste titre récompensé La Soustraction des possibles a permis à cet italo-suisse d’asseoir sa réputation d’auteur capable d’allier au noir et au tragique un humour souvent cynique mais assurément salvateur.

Anna vend des poulets rôtis sur les marchés pour assurer ­l’essentiel, pour que son fils Léo ne manque de rien. Ou de pas grand-chose. Anna aspire seulement à un peu de tranquillité dans leur mobile-home au bord de l’Atlantique, et Léo à surfer de belles vagues. À vivre libre, tout simplement.
Mais quand elle perd son camion-rôtissoire dans un accident, le fragile équilibre est menacé, les dettes et les ennuis s’accumulent.
Il faut trouver de l’argent.
(4ème de couverture).

Joseph Incardona par David Wagnières.

Pas de fioritures ici, ni d’interminables préliminaires, le roman démarre par l’accident d’Anna et la perte de son outil de travail. Impossible de ne pas ressentir dès les premières pages l’empathie dont Incardona fait preuve envers ses personnages, comme c’était déjà le cas dans ses textes précédents. L’humain est au centre de ses préoccupations, l’humain et ses tentatives de survie dans un monde souvent injuste et cruel quand il n’est pas simplement indifférent. Cette tendresse lui permettait jusque-là de contre-balancer le cynisme et la violence, la dénonciation d’une société en perte de repères, d’un monde qui court à sa perte obsédé par une course effrénée vers toujours plus de profits. Et lorsqu’il imagine ce Jeu télévisé qui pourrait permettre à Anna de se relancer et de retrouver toute sa dignité, on voit bien où Joseph Incardona veut en venir … En fait, on le voit même trop bien et c’est là que la gêne commence à se faire sentir. En s’attaquant à la télé-réalité et à ses émissions racoleuses, Incardona trouve une cible facile, évidente. Le cynisme et l’hypocrisie de la production, le sourire Ultrabrite du présentateur, le voyeurisme malsain des téléspectateurs, tout est là pour écoeurer, inutile de forcer le trait, on connaît la chanson.

Alors pourquoi ce qui fonctionnait si bien dans ses romans précédents (et particulièrement dans La Soustraction des possibles) ne parvient pas ici à convaincre ? Que s’est-il passé pour que les mots d’Incardona finissent par n’éveiller en nous qu’un vague agacement, une espèce de gêne dont on peinera à se défaire tout au long du roman ? On trouvera sans doute un début de réponse dans ces quelques mots de l’éditeur à propos des Corps solides : « Épopée moderne, histoire d’amour filial et maternel, Les corps solides est surtout un roman sur la dignité d’une femme face au cynisme d’une époque où tout s’achète, même les consciences. » Bien sûr, il y a tout ça dans ces pages mais il y manque quelque chose. Tout est trop premier degré, trop sérieux, pas assez méchant. Joseph Incardona semble avoir perdu ce côté incisif, cette insolence et cet humour qui lui permettaient de dénoncer sans sombrer dans le cliché. Le texte s’en trouve affadi, policé, frôlant même parfois le larmoyant, à l’exact opposé de ce que l’on aimait chez l’auteur. Si l’on y ajoute une présidente de la République à laquelle on ne croit pas une seconde et quelques phrases dont on se serait volontiers passé (« Il lui faudrait une grande clé à molette pour resserrer les boulons de sa vie » …), la coupe est vite pleine.

Il sera donc difficile de cacher notre déception à propos de ces Corps solides que l’on attendait de pied ferme, se délectant par avance de cette noirceur qui va si bien à leur auteur. En faisant le choix d’une espèce de bienveillance au ton parfois mélodramatique, Joseph Incardona prend le risque de perdre quelques lecteurs même si, au final, ce parti pris peut également lui en faire trouver de nouveaux. Gageons qu’il ne s’agit ici que d’un faux pas, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Yann.

Anna arpente les villages du coin avec sa fourgonnette où elle fait rôtir des poulets. L’équilibre est précaire dans sa vie : les poulets vendus pas assez nombreux, les traites de son mobile home presqu’insurmontables, élever son fils seule parfois délicat. Mais elle est sûre de posséder l’essentiel dans son petit coin de terre près de l’océan : la liberté.

Tout bascule un soir sur le chemin du retour à cause d’un sanglier, d’un allume-cigare et d’un court moment d’abandon. Anna n’est pas du genre à baisser les bras mais les solutions semblent de moins en moins nombreuses et quand Léo, 13 ans, décide de prendre les choses en main, celles-ci dérapent un peu plus…

Loin de ces existences sur le fil, les puissants de ce monde décident de lancer Le Jeu, une idée révolutionnaire qui devrait détourner l’attention des Français des crises qui se succèdent et relancer l’industrie automobile en perte de vitesse.

J’ai pris un immense plaisir à retrouver la plume de Joseph Incardona qui porte une nouvelle fois son regard acéré sur notre société. Mais le petit truc en plus cette fois-ci c’est la force de ce duo mère-fils, touche de douceur presqu’insolite au milieu du malheur et du cynisme ambiants.

Aurélie.

Les Corps solides, Joseph Incardona, Finitude, 272 p. , 22€.