On avait perdu de vue Emmanuel Villin en 2018 après le très réussi Microfilm (déjà chez Asphalte), roman d’espionnage empreint d’élégance et de fantaisie sur lequel planait l’ombre de Jean Échenoz, que l’ancien journaliste et jeune romancier semble tenir en grande estime. Hommage conscient ou pas, cette Fugue thérémine évoque une nouvelle fois l’auteur de Je m’en vais (Goncourt 1999). Mais c’est à son cycle des « vies imaginaires » (Ravel, Courir, Des éclairs, tous trois parus aux Éditions de Minuit entre 2006 et 2010) que l’on pensera à la lecture du résumé. Pour resserrer définitivement le lien entre ces deux auteurs, le lecteur croisera (très furtivement) ici Nikola Tesla, figure historique dont Échenoz s’empara pour Des éclairs.

« Né sous le tsar, mort sous Eltsine, Lev Thérémine a été soldat de l’Armée rouge, a rencontré Lénine, est parti à la conquête des États-Unis, a connu la fortune… et le goulag. Cet ingénieur russe de génie, d’une timidité maladive, au physique insaisissable, a inventé en 1920 l’instrument avant-gardiste qui porte son nom, le seul dont on peut jouer sans le toucher. Un mouvement des mains et l’électricité se met à chanter, émettant un son qui semble venu d’ailleurs – tout comme son créateur, dont on commémorera les trente ans de la mort en 2023. De Hitchcock aux Beach Boys, de la musique électronique à Neil Armstrong, c’est tout un pan de la culture populaire du XXe siècle qui a succombé au charme envoûtant du thérémine. Dans La Fugue Thérémine, Lev est le héros du roman de sa vie, entre ses glorieuses tournées européennes et américaines à la fin des années 1920, le faste de sa vie new-yorkaise et ses amour déçues à l’ombre de la Grande Dépression. Mais malgré le succès de son invention, personne dans les hautes sphères soviétiques n’oubliera de le rappeler à l’ordre concernant sa « mission » ». (4ème de couverture).

On l’aura compris, c’est une biographie romancée que propose Emmanuel Villin, celle d’un homme dont le nom, s’il est progressivement tombé dans l’oubli, est associé à l’instrument de musique éponyme ainsi qu’à diverses inventions parmi lesquelles les premiers micro espions ou des brouilleurs de communication, à l’issue de recherches fortement influencées par le NKVD, police secrète soviétique, ancêtre du KGB. Étrange parcours que celui de cet homme qui, après avoir été soldat de l’Armée rouge puis rencontré Lénine, va s’installer aux États-Unis où il connaîtra la gloire et la fortune grâce à l’éthérophone ou thérémine, considéré comme le premier instrument de musique électronique mais dont la vraie particularité est qu’il s’agit du seul instrument dont on peut jouer sans y toucher …

Même si une vie comme celle de Lev Sergueïevitch Termen constitue assurément du pain bénit pour un écrivain tant il y a là quantité de matière romanesque, Emmanuel Villin, loin de se contenter de ronronner, livre un instantané parfait de cette fin des années 1920 aux États-Unis, juste avant le krach boursier de 1929. Mais il excelle également à mettre en lumière les relations russo-américaines de l’époque et la pression qu’exerçait l’administration soviétique sur ses ressortissants à l’étranger. Régulièrement relancé par les autorités russes, Thérémine fit prolonger à plusieurs reprises son autorisation de séjour sur le sol américain, peu pressé de retrouver l’austérité et le climat de son pays natal. Mais il finit par disparaître en 1938 et sa mort fut officiellement annoncée. La réalité est tout autre et, après bien d’autres épisodes rocambolesques, il vécut jusqu’en 1993.

Photo : Igor Boïko/Sputnik.

Historiquement passionnant, La Fugue thérémine est une vraie réussite qui parvient à livrer un portrait fidèle de l’homme complexe qu’était Thérémine, partagé, pour ne pas dire écartelé, entre son attachement pour les États-Unis et la façon dont il y fut reçu, et une fidélité à toute épreuve ou presque envers son pays d’origine. Villin ne cherche pas à gommer cette ambigüité et c’est sans doute ce qui donne au portrait de l’ingénieur cette épaisseur romanesque bienvenue.

Texte court à l’écriture élégante et fluide, sans fioriture et parsemée de traits d’humour, La Fugue thérémine, on l’espère, saura se tailler une place dans la rentrée littéraire de cette année, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

« Au fond, j’ai eu une vie intéressante, ni heureuse, ni triste. Ma force, je crois, est de m’intéresser à tout, de chercher à comprendre comment les choses fonctionnent, comme si je regardais un nouveau film en somme. Que voulez-vous, on ne choisit pas l’époque à laquelle on vit et on meurt, n’est-ce pas ? »

Yann.

La Fugue thérémine, Emmanuel Villin, 151 p. , 18€.