Photo: Fanny

Leila Mottley avait 17 ans lorsqu’elle a débuté ce roman, prise dans l’actualité du moment : des membres de la police de la baie de San Francisco, et d’Oakland, soupçonnés d’être impliqués dans l’exploitation sexuelle d’une jeune femme et ayant essayé d’étouffer l’affaire.

Je sors de ce roman estomaquée – traduction Pauline Loquin -, le cœur en vrille, sur cette histoire de femmes, entretenues dans leur vulnérabilité.
Tout d’abord, Leila Mottley est une talentueuse portraitiste. Au cil près, elle te façonne un personnage, lui tatoue sa poésie de l’instant, même la plus trash, crue et splendide.

Kiara, l’héroïne magnifique, n’a, elle aussi, que 17 ans. Elle décide de s’en sortir – à savoir juste pouvoir payer le loyer pour ne pas être expulsée – alors qu’elle n’a plus rien, ni job, ni mère aidante, ni frère présent, ni père, ni oncle courageux. Exception faite du jeune Trevor, 9 ans, amer remarquable au sein d’une vie furieusement brutale.
Oakland donne la pulsation de ce roman urbain, rageur et sensuel.

Leila Mottley – Photo : DR.

Leila Mottley modèle ses personnages, leur creuse cicatrices et rondeurs, de quoi, parfois, happer la lumière au sein d’une réalité offrant si peu d’espoir.
C’est ce qui est décapant dans ce roman, plonger dans cette sombre réalité et capter cette aura portée par cette jeune fille loin de se porter en victime d’un système injuste puis effroyable.

« Il y a énormément de façons de marcher dans la rue et moi je suis juste une fille recouverte de chair. »

Oui, ce roman est sombre, mais surtout pas que cela, car, parsemées dans cette histoire, se nichent des fulgurances poétiques. Kiara, l’héroïne, expose la liberté intérieure de la primo-romancière qu’est Leila Mottley. Au sein des rues sombres où la jeune Kiara doit donner son corps à des officiers de police libidineux, manipulateurs et infects, règne le refoulement et le regard happé par de petits détails devenant sa ligne d’horizon. Survivre.


 « Je traîne des pieds, je sautille et j’essaie de me réchauffer les mains dans un ciel qui ne fait que produire du froid et très vite, mon talon se détache de la semelle des chaussures que j’ai volées. L’Armée du Salut et le trottoir rencontrent la joue. Piqûres. Verre à l’intérieur de la coupe. Coulée de sang. Caillot de sang. Voix. »


Kiara s’éloigne dans sa nuit, nous avec.
Le jour, Kiara est ce qu’elle est, une jeune femme à la fois forte et candide, traversant Oakland au son du funk, du rap, des graffitis, de cette peinture qui l’inonde de couleurs, de parties de basket, de fast-food épicés et de plongées dans la « piscine à crottes ».
Leila Mottley aime son héroïne, nous montre son intelligence, sa ténacité, son chaos intérieur, son amour maternel envers Trevor, tout cela sans jugement.

L’auteure californienne prend soin des détails, laisse éclater sa palette littéraire, ne se donne pas un genre, fait pulser son héroïne comme elle donne un son à « sa » ville. C’est décapant, émouvant.

« Cri après cri, ça s’échappe de mon corps comme des balles sur un champ de bataille par un jour de grand froid, et maman masse la tension de ma mâchoire en faisant une bouillie de larmes et de peau jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun bruit, alors ma poitrine se soulève, à bout de souffle et à vif, et maman m’enlace et les voitures ne s’arrêtent pas, elles ne ralentissent pas, toutes les choses de la vire nous dépasse en furie tandis qu’on reste coincées entre le ciel et cet asphalte qui ne connait pas nos noms et maman va me raccompagner à l’arrêt de bus, elle me laissera là et on ne parlera pas de ce que la voie rapide fait de nous à la nuit tombée quand on est un fantôme. Mais maman vient de m’apprendre à nager et maintenant je peux voir sous l’eau. Je vois. »

Un sacré Grand Roman portant le feu.

Fanny.

Arpenter la nuit, Leila Mottley, Albin Michel, 416 p. , 21€90.