Photo: Myriam Caron Belzile

En octobre dernier à Montréal, j’ai eu la belle opportunité de rencontrer la directrice littéraire de la maison d’édition québécoise XYZ, Myriam Caron Belzile.

Myriam by Myriam 🙂

Myriam a le regard franc et une âme littéraire passionnée.

Je venais, assez candidement, poser une question qui me taraudait depuis longtemps, suite à l’actualité, suite à mes lectures sur le sujet… lectures qui débutèrent en 1998 (oui, ça date) sur la réalité autochtone au sein de la société québécoise.

Photo: Fanny

Myriam est rentrée rapidement dans le vif du sujet, avec empathie, respect et intelligence.

Au sortir de cette rencontre, je me suis dit que j’étais face à une femme formidable dont le rapport à l’édition piquait ma curiosité. Je trouvais que cela avait du sens de découvrir une facette de cette maison d’édition fondée en 1985, dans la foulée du lancement de « XYZ, la revue de la nouvelle » par Gaëtan Lévesque et Maurice Soudeyns.

Photo: Fanny / les bureaux d’XYZ -Montréal –

Une maison au sein de laquelle j’ai eu de nombreux coups de cœur, avec des titres ayant marqué le paysage littéraire québécois, mais pas que celui-ci. Je peux vous citer le magnifique Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, la traduction française de L’histoire de Pi de Yann Martel, celle du Cheval Indien ( Jeu blanc pour l’hexagone) de Richard Wagamese, les fictions et les romans de Jean Désy, La petite et le vieux de Marie-Renée Lavoie, le triptyque écologique, féministe, teinté de noir, de Gabrielle Filteau-Chiba (en France, première parution chez Le Mot et le Reste avec Encabanée puis chez Stock pour Sauvagines) , le premier roman de la poétesse innue Natasha Kanapé-Fontaine : Nauetakuan, un silence pour un bruit  et autres trésors d’XYZ.

Dans son « à propos », il est noté que « la maison reste fidèle à son mandat premier: accompagner des créateurs et créatrices dans le déploiement de leur plein talent et de leur vaste imaginaire ».

Tout est dit, Myriam Caron Belize s’est donné pour objectif de servir les artistes et le fait avec ardeur.

Photo: Myriam Caron Belzile

Peux-tu nous dire ton parcours avant d’arriver à la direction littéraire d’XYZ ?

Je peux, mais c’est intimidant!

En fait, je dis oui surtout parce que je regrette de ne pas avoir su plus tôt combien multiples étaient les chemins menant à l’édition.

Pour ma part, j’ai d’abord étudié la politique et le droit international : je voulais comprendre, j’espérais agir.

Un emploi dans une boîte de traduction, d’abord à titre de réceptionniste, puis d’adjointe administrative et éventuellement de gestionnaire de projet et lectrice d’épreuves, devait servir à payer ma formation; elle l’a plutôt fait bifurquer : c’est au sein de cette équipe de passionné-es de la virgule que j’ai compris quels outils tenaient le mieux dans ma paume. C’en était fait : je voulais travailler dans les lettres.

J’ai alors entrepris de chercher un poste dans une maison d’édition, pour en découvrir les rouages, me familiariser avec les différents emplois qu’il était possible d’y occuper. Et vogue la galère, j’ai travaillé au sein de la structure qui m’a alors recrutée, les Éditions Québec Amérique, pendant tout près de dix ans, enchaînant les rôles. J’ai eu la chance de me familiariser avec la négociation de licences de publication; de collaborer à la rédaction et à l’édition d’ouvrages de référence; puis de me voir confier des projets d’édition : d’abord des rééditions, puis des essais, des anthologies, et un jour, mon premier roman – j’évalue à vue de pif qu’une centaine ont suivi depuis!

Toutes ces années, ma formation s’est poursuivie : c’est que chaque dynamique éditoriale est différente, qu’on apprend de chaque projet et chaque auteur-e. Et puis il y a dans le milieu une saine collégialité qui m’a permis d’apprendre auprès d’éditeur-trices plus expérimenté-es ou d’autres personnes intervenant dans la chaîne du livre, que ce soit dans le cadre de formations formelles ou d’échanges impromptus (et vive les salons du livre, ici et à l’étranger!). Me vois-tu venir? Notre rencontre, Fanny, fait aussi partie de cette formation continue! Je t’en suis vivement reconnaissante.

Et donc voilà, en 2018, j’ai été recrutée par le Groupe HMH, qui m’a manifesté une confiance formidable en me proposant la direction littéraire des Éditions XYZ, relevant du groupe depuis 2009. Depuis, je continue à apprendre.

En quoi consiste ton « travail éditorial »?

J’imagine qu’il y a plusieurs façons de l’aborder. Pour moi, ça consiste d’abord en un premier échange sur le manuscrit proposé en lecture : il s’agit alors d’entendre l’auteur-e sur ses intentions d’écriture, d’écouter ses doutes et questions, ambitions et influences, et de partager avec elle ou lui notre vision de son texte, de ses potentialités, de ses forces et, éventuellement, de ses lacunes, ou en tout cas des endroits où peut-être on pressent que l’intention d’écriture, justement, est atteinte avec moins d’acuité.

Photo: Fanny

Si nous constatons que nos regards vont dans la même direction, alors on fonce! S’enclenchent plusieurs cycles de réécriture et affinage du texte, d’annotation et de discussion.

Chaque cycle permet de s’intéresser à un degré plus fin de détail, jusqu’à ce qu’enfin, on puisse déclarer le texte abouti. Commencent alors les étapes de production – révision, montage, correction, création de la jaquette – au long desquelles on reste complice de la vision de l’auteur-e.

Parfois, il faut en route prendre un temps d’arrêt, faire un pas d’écart : parce que le monde évolue, nos perceptions aussi; parce qu’on a lu autre chose qui éclaire le travail en cours; parce que nos postures sont remises en question. C’est un exercice exigeant et merveilleux, à effectuer sans jamais perdre de vue l’objectif premier : permettre à l’œuvre d’atteindre son plein potentiel, à l’artiste d’évoluer avec elle.

Tu sembles sincèrement proche des auteur-e-s publié-e-s. Comment abordes-tu chaque processus, chaque manuscrit ?

Hahaha! C’est assez particulier, tu sais, la confiance qu’on demande aux artistes de l’écrit en leur demandant la permission de commenter leur palette de couleurs, le choix des pinceaux… voire de questionner la lumière sous laquelle l’œuvre est réalisée! Alors oui, il y a une proximité particulière qui s’installe. Parfois nourrie d’affinités humaines, mais qui ne devraient pas, je crois, prendre le pas sur la dynamique créative.

Après, c’est chaque fois différent… Il s’agit de se rendre disponible à la création en cours et aux besoins de son artiste. Il est arrivé, rarement heureusement, qu’après un coup de cœur pour un texte, je constate que ce que je pouvais offrir à son auteur-e ne l’aidait pas, du moins pas comme je le souhaitais. Il faut alors avoir l’humilité de reconnaître que peut-être quelqu’un d’autre saurait mieux offrir cet accompagnement; c’est difficile, même douloureux, mais moins que de s’obstiner dans une dynamique qui n’est pas pleinement fructueuse.

En lisant les nouvelles, les romans, les essais de la maison québécoise, je crois que l’on peut dire que tu portes un réel intérêt au thème de l’identité et du rapport au territoire. Être éditrice, est-ce aussi ressentir l’humeur du monde au plus proche ?

Sans doute que ça passe par une grande curiosité, si ce n’est une porosité? Pour moi, c’est le cas.

Je crois aussi vrai de dire que j’ai envie de contribuer à amener dans l’imaginaire collectif, par mon travail, des visions éclectiques du monde et des enjeux qui l’agitent. Sans agenda précis, par véritable amour de ce qui se passe quand on s’expose à d’autres perspectives que la sienne propre.

Photo: Myriam Caron Belzile / Son lieu de ressource, le Bas Saint-Laurent.


Ensemble nous avions évoqué l’importance de la place donnée aux auteur-e-s autochtones. Sur le sujet, XYZ a publié des essais, des romans, notamment le premier de Natasha Kanapé Fontaine.
Comment XYZ se place dans l’émergence de ces voix nécessaires ?

Je ne sais pas. J’espère contribuer à les faire sentir entendues, bienvenues. C’est un travail qui a commencé bien avant moi et qui continuera après, chez XYZ et ailleurs. Je salue au passage les Éditions Hannenorak, institution indépendante cofondées par deux Wendat, l’auteur Jean Sioui et le libraire Daniel Sioui, et qui participent non seulement à l’émergence de voix littéraires autochtones, mais d’une édition autochtone. Il y a aussi aujourd’hui le Kwahiatonhk!, un salon du livre célébrant les littératures des Premiers peuples, ainsi que l’initiative Je lis un livre autochtone, qui participent vigoureusement à diversifier le paysage.

Photo: Fanny

L’avenir des histoires ne passe plus forcément par le format papier. Quelle est ta vision, en tant que directrice littéraire, pour l’édition et la diffusion des ouvrages de « demain »?

Cette question a de quoi plonger une éditrice dans d’intenses méditations ! D’un côté, j’ai profondément foi dans la pérennité du livre imprimé, dans l’expérience particulière qu’il procure, dans les sensations qui naissent de son poids, du fait d’en tourner les pages; de sa capacité à ressusciter des souvenirs à sa simple manipulation. D’un autre côté, je ne peux qu’être d’accord avec toi : les histoires ne dépendent pas du papier. On s’en racontait bien avant l’imprimerie, bien avant le travail des scribes, même!

J’ai envie de dire qu’il faut avoir confiance dans les générations montantes, dans leur exigence, dans leur capacité à investir de nouveaux supports pour toujours renouveler le geste de création de fictions et celui de leur partage.

Après, à nous, éditeurs et éditrices, il revient de proposer une littérature diversifiée, ouverte, curieuse, en espérant participer à l’émergence de nouveaux lectorats!

Qu’est ce qui te porte dans ton métier d’éditrice ?

Ce qui me stimule encore et encore, c’est d’être dérangée. Ou disons : déstabilisée. Mais c’est un peu pareil. C’est pourquoi je suis toujours à la recherche de propositions étonnantes, qui m’invitent à questionner mes façons d’être et de faire.

Et puis bon, il y a l’éternelle motivation : l’amour. Celui que je porte au livre est infini.

Photo: Myriam Caron Belzile

Les sujets abordés dans les ouvrages édités par XYZ sont aussi résolument liés à l’humain, à ses questionnements, avec vraiment une touche très contemporaine liée aux enjeux de qui nous sommes et où nous allons… si nous le savons d’ailleurs.
Je me suis toujours demandé pourquoi il n’y avait pas plus d’interaction entre le vieux continent et la Belle province au niveau de la diffusion des romans, des essais ?
La France « francophonise » trop avec elle-même ?

Intéressante question! Grâce aux réseaux sociaux, je peux lire des témoignages de lecteurs et lectrices de France qui ont découvert des livres publiés au Québec et en redemandent. Je n’ai pas l’impression que cette barrière soit mise par les lectorats… Peut-être la limite est-elle plutôt dressée du côté des instances prescriptrices – écoles, médias et autres – qui ont peur de déroger au moule selon lesquels on les a formées? Il y a certainement un risque de s’accrocher à l’idée d’une norme…

Myriam Caron Belize et son temps de création: tu vas vers où pour te « nourrir »? pour t’échapper parfois de l’échéancier, de la pression ?

Je bricole et bidouille! Je m’amuse avec toutes sortes de matériaux pour mettre du beau autour de moi, et surtout entre les mains de mes neveux et nièces : du temps magnifiquement improductif, qui me laisse souvent avec des cloques (merci, colle chaude!) et coupures sur les doigts, et un grand sourire au bec!

Aussi, j’ai la chance d’habiter près du Jardin botanique de Montréal : à défaut d’avoir accès à la vertigineusement belle nature de mon enfance – j’ai grandi dans le Bas-Saint-Laurent – j’y trouve une grande paix, et des sources d’étonnement toujours renouvelées.

Photo: Myriam Caron Belzile – Bas St-Laurent

Peux-tu nous partager certains projets de la Maison ?

Dur de choisir, puisque chaque livre est un coup de cœur! Allons-y pour de joyeuses explorations sur des sentiers nouveaux : cet automne, nous inaugurons une collection de courtes fictions, Draisine, dans laquelle quatre romancières de la maison (Chris Bergeron, Gabrielle Filteau-Chiba, Marie-Renée Lavoie et Jocelyne Saucier) proposent une histoire s’inscrivant dans l’univers de leur plus récent roman – pas tant une suite qu’un satellite! On s’est bien amusées.

Et puis sinon, nous proposerons aussi les premiers titres sous étiquette Réparation : des essais dans l’esprit du SoJo (solution journalism), où des personnes engagées se commettent et proposent des pistes de solution à des cassures fragilisant le monde contemporain.

On commence par l’effritement de l’engagement envers la démocratie, avec le politicien émérite et professeur de psychologie Yvan Bordeleau; la sur-sollicitation de notre attention avec l’ébéniste et penseur Marc Boucher, et la difficulté d’accès à une alimentation saine et diversifiée en contexte urbain, avec la sociologue de terrain Marie-Pierre Beauvais.

Sinon, pour tout savoir de sur nos nouvelles parutions, on peut s’inscrire à notre infolettre directement sur la page d’accueil de notre site, https://editionsxyz.com/ !

Tes conseils lecture pour entrer en littérature québécoise et autochtone ?

Alors il faut absolument consulter https://www.jelisautochtone.ca/, qui contient un tas de recommandations littéraires pour tous les goûts et bien plus, et aussi le site https://www.leslibraires.ca/ , où on peut trouver des prescriptions de libraires, des sélections thématiques, des commentaires de lecture : tout ce qu’il faut pour une immersion réussie!

Et si je devais me commettre et proposer, sans partisanerie aucune, deux livres, je dirais… (ouf, la torture!) Frayer, un recueil de la poétesse innue Marie-Andrée Gill et… tiens, un coup de cœur récent, Morel, un roman social cis dans le quartier Hochelaga de Montréal, que signe Maxime Raymond Bock.

Dans ton art éditorial, quelles sont les personnes, qui ont eu – et ont -, pour toi, leur importance dans ton cheminement ?

Il y en a eu beaucoup! J’ai envie de citer d’abord l’auteur et directeur littéraire Stéphane Dompierre, un homme d’une grande intelligence – et d’une grande exigence! J’ai eu la chance de l’accompagner dans différents projets, et il est à mon sens l’exemple parfait de l’idée « prendre ce que l’on fait au sérieux, et non se prendre au sérieux« , dont j’ai fait mon leitmotiv.

Il y a aussi bien sûr Caroline Fortin et Martine Podesto, mes premières patronnes dans mon parcours éditorial : j’ai eu beaucoup de chance de croiser la route de ces femmes profondément humaines et ouvertes d’esprit, qui m’ont donné l’occasion de faire mes preuves et d’apprendre au contact d’éditeurs et d’éditrices d’expérience.

Par déformation professionnelle, je porte aussi attention au travail d’édition que je peux deviner derrière chaque roman que je lis, particulièrement les livres québécois, et encore plus quand j’ai déjà eu l’occasion de discuter avec la personne qui a assuré la direction littéraire du titre : de cette façon, j’ai développé une vive admiration pour le travail de Geneviève Thibault (Cheval d’août) et Olga Duhamel (Héliotrope), entre autres.  

Photo: Fanny / Montréal

J’ajouterai aussi que chaque processus éditorial participe à façonner l’éditrice que je deviens – car non, la glaise n’est pas sèche, et je compte bien l’arroser encore longtemps! J’éprouve donc une grande reconnaissance envers les auteur-e-s qui entrent en dialogue avec moi, et qui m’apprennent beaucoup.

Finalement – et au tout début – il y a ma mère, Fabienne; lectrice invétérée, curieuse, ouverte à tous les genres et à toutes les histoires. Sans elle, ce cheminement, je ne l’aurais jamais même amorcé.

Merci tellement Myriam! Lors de notre entrevue à Montréal, je t’avais dit vouloir dessiner un animal qui te tient à cœur et je crois me souvenir que, par le prisme de tes souvenirs d’enfance et de ta mère, tu as décidé que ce serait une loutre. Nous allons donc finir ainsi, si tu le veux bien, au sein d’une rivière, en compagnie de ton animal.

Illustration: Fanny Nowak

Fanny.