« J’étais fiérote de les voir toutes si aptes à la joliesse. Toutes sauf une : dans le rang du fond, Jehanne la douzième faisait tâche huileuse et gâtait par son allure l’ambiance générale. Elle se tenait bancalisée contre un mur, plus souillée que le trône de France, le cheveu fol et l’oeil louche. »

La rentrée littéraire, ce grand barnum devenu incontournable au fil des années, a au moins le mérite de mettre ponctuellement en avant des textes qui bousculent le ronronnement éditorial trop souvent constaté ces dernières années. En effet, la surproduction fréquemment montrée du doigt par nombre de libraires n’empêche pas un certain ennui, un indéniable sentiment de déjà-lu qui nous fait refermer un certain nombre de romans sans en avoir terminé la lecture. Alors réjouissons-nous cette année de la publication de ces Fantaisies guérillères qui ont le mérite de secouer le paysage littéraire hexagonal et de se tenir loin de la mêlée tant par leur originalité que par l’énergie qui s’en dégage.

Pourtant, rien n’était gagné d’avance dans ce carambolage entre un des épisodes les plus connus de l’Histoire de France et l’univers de Lovecraft. Jeanne d’Arc vs Chtulhu, il fallait d’abord y penser puis, surtout, l’oser ! Guillaume Lebrun, dont c’est ici le premier roman, ne s’est pas laissé intimider et force est de reconnaître que le résultat est un texte diablement drôle et inventif porté par une vitalité de chaque instant. Ce sera aussi sans doute l’occasion pour bon nombre de béotiens (au rang desquels je me range) de découvrir la figure pour le moins pittoresque de Yolande d’Aragon (1381-1442).

Yolande d’Aragon, vitrail du bras nord du transept de la cathédrale Saint-Julien du Mans (Wikipedia).

« En ce début de XVème siècle, tout est chaos au Royaume de France : les Englishes imposent leur présence depuis près de cent ans, Armagnacs et Bourguignons n’en finissent pas de s’écharper. La guerre civile menace de ravager le pays. C’en est trop pour Yolande d’Aragon. Puisqu’une Prophétesse est attendue pour couronner le dernier Dauphin vivant, il n’est plus temps de rester avachis dans les palais. La fulminante duchesse prend donc la décision de hâter le destin. Et la voilà reconvertie dans l’élevage de quinze petites Jehanne. » (4ème de couverture).

S’il a su s’appuyer sur des bases historiques solides et indéniables, Guillaume Lebrun a également pris grand soin de s’en émanciper, gagnant ainsi une liberté sans limites dont le bougre profite avec une jubilation évidente. Dérapant volontairement vers un fantastique exalté, l’épopée fameuse gagne en puissance au fil des pages et se pare d’épisodes mémorables bien loin des enseignements que nous avons connus sur les bancs de l’école. Mais ce qui donne au roman son énergie débridée, plus peut-être que les tribulations de Jehanne et sa petite armée, c’est la langue utilisée par l’auteur, ce mélange d’anglais, d’ancien français et de modernité, ces clins d’oeil contemporains. Celles et ceux qui ont eu la chance de le lire penseront forcément à l’excellent Bastard Battle de Céline Minard (Tristram – 2013).

Bien loin du nombrilisme trop souvent constaté dans le paysage éditorial français, à des kilomètres de toute prétention, Fantaisies guérillères n’aspire à rien d’autre qu’à secouer le cocotier et, par là même, procurer un plaisir rafraîchissant et immédiat. On ne sait s’il sera récompensé par quelque prix littéraire que ce soit mais l’important est ailleurs, dans cette nouvelle voix insolente et fantasque qu’on espère entendre à nouveau dans les années qui viennent.

« Je n’ai point peur de toi, Père de toutes les calamités. Je suis Jehanne, Guérillère et prophétesse, venue pour te vaincre. » Un son guttural, comme provenant du fond de la Terre, me vrilla le cervelet. Le maître rugissait. Quelque chose d’énorme frappa la terre qui se fendit comme pomme par coutelas (…)

P.S. : on se permettra cependant un petit bémol quant aux confusions bien trop fréquentes entre imparfait et passé simple, maladie retrouvée récemment dans un certain nombre d’autres textes également.

Yann.

Fantaisies guérillères, Guillaume Lebrun, Bourgois, 310 p. , 20€50.