BD / Polar : mauvais genres et amours clandestines – 1ère fournée – Yann

On tournait autour de l’idée depuis un moment déjà, sans trop savoir comment organiser le truc. Puis on a fini par voir la lumière : puisque cet inventaire ne visait ni l’exhaustivité ni l’objectivité, pourquoi se compliquer la vie à organiser quoi que ce ce soit ? Ne cherchez donc ici aucune forme de classement, chronologique, préférentiel ou autre, on se contentera de dérouler les titres comme ils nous viennent, au bon vouloir de nos neurones passablement abrutis par la chaleur.

Blacksad, Diaz Canales / Guarnido (Dargaud) – 2000

© Juan Guarnido.

À tout seigneur tout honneur, rendons hommage à cette (courte) série qui semble officialiser les noces du noir et de la BD et contribue à populariser les deux genres. Magnifiées par le trait de Guarnido, les aventures de John Blacksad sont devenues des classiques du genre et, si l’on peut leur reprocher quelques faiblesses scénaristiques sur deux volumes (L’Enfer, le silence et Amarillo), elles n’en constituent pas moins une porte d’entrée royale vers ce mariage entre noir et 7ème art. Loin d’être gênant, le parti pris anthropomorphe du scénario donne un caractère très fort à chacun des personnages grâce au talent incomparable de Guarnido. Après avoir disparu en 2013, Blacksad est de retour en librairie depuis octobre 2021 avec la première partie d’un récit qui en comptera deux : Alors, tout tombe qui devrait le réconcilier avec ses admirateurs de la première heure.

Blacksad, Diaz Canales et Guarnido, Dargaud, 6 volumes, 14€50 / 15€.

Le Choucas, Lax (Dupuis) – 2001

© Lax.

« J’ai bondi dans le seul costard de ma penderie (celui que j’avais pour l’enterrement de ma mère), que j’ai associé à une chemise jaune de chez Fringakian, manière d’atténuer l’austérité. J’avais tout d’un choucas. » S’il n’est pas le plus connu parmi les personnages abordés dans ce dossier, Le Choucas reste néanmoins un de nos préférés. Ancien remonteur d’horloge reconverti par hasard en détective privé, amateur invétéré de Série Noire, Le Choucas brille par son art de mettre les pieds dans le plat et son obstination aveugle. Pourvu d’une bonne dose d’auto-dérision, c’est une sorte d’anti-héros qui ne s’avoue jamais vaincu. Figure attachante dont les (més)aventures constituent un splendide hommage à la collection créée par Marcel Duhamel, Le Choucas est un privé comme on les aime, brillamment mis en scène par Lax dont l’humour noir trouve ici un personnage à sa mesure.

Le Choucas, Lax, Dupuis, 6 volumes, 12€50.

Tyler Cross, Nury / Brüno (Dargaud) – 2013

© Brüno.

Avec Fabien Nury au scénario (Il était une fois en France, Je suis légion, Silas Corey …) et Brüno au dessin (Nemo, Inner City Blues, Biotope, Commando colonial …), il faudrait vraiment faire la fine bouche pour ne pas plonger avec délices dans l’univers de Tyler Cross, hors-la-loi dur à cuire qui affectionne une certaine propension à la violence. Hommage affirmé au cinéma noir et au monde des pulps, cette micro-série (3 tomes pour l’instant) est souvent qualifiée de tarantinesque, adjectif bien pratique depuis quelques années quand on a la flemme de chercher autre chose … Quoi qu’il en soit, les deux auteurs se font plaisir et nous avec tant les ingrédients attendus sont là. Rythme, violence, humour noir, rebondissements, rien ne manque et le cocktail est explosif ! À noter : le duo d’auteurs est complété par Laurence Croix dont on appréciera l’excellent travail à la colorisation.

Tyler Cross, Nury et Brüno, Dargaud, 3 volumes, 16€95.

La Peau de l’ours, Zidrou / Oriol (Dargaud) – 2012

© Oriol.

Auteur pour le moins prolifique Zidrou, essentiellement connu pour avoir créé le consternant Ducobu, semble ces dernières années développer un certain goût pour les récits plus noirs, bien loin des piteuses facéties de son cancre. La Peau de l’ours paru en 2012 nous avait ainsi permis de passer outre certains préjugés concernant l’oeuvre du bonhomme et c’est peu dire qu’on le découvrait ici sous un éclairage bien différent. De l’Italie contemporaine à l’Amérique des années trente, Zidrou s’essaye au récit mafieux, un genre à part entière, et il faut bien admettre que la réussite est au rendez-vous, à tel point qu’un second volume vit le jour huit ans plus tard, tout aussi réjouissant et cruel, registre dans lequel on se permettra de le trouver bien plus convaincant.

La Peau de l’ours, Zidrou et Oriol, Dargaud, 2 volumes, 15€.

L’Accident de chasse, Carlson / Blair (Sonatine) – 2020

© Landis Blair.

Il est de bon ton depuis quelques années d’utiliser pour certains ouvrages l’appellation « roman graphique » plutôt que l’usuel « bande dessinée » auquel on recourait jusque-là. On se permettra d’y voir une forme de snobisme qui consisterait à considérer la BD comme un art mineur quand le roman graphique lui serait nettement supérieur, plus ambitieux et donc fréquentable. Ça n’est sûrement pas avec des considérations pareilles que l’on fera avancer la cause de cet art qui nous est si cher. Nul doute, donc, que cet Accident de chasse se range dans le tiroir du dessus, celui des fameux romans graphiques mais on continuera néanmoins à préférer ici le terme de bande dessinée même s’il faut bien admettre que l’art de Landis Blair le positionne un peu à part dans la catégorie. Quant au scénario de David L. Carlson, il révèle peu à peu plusieurs niveaux et s’avère tout aussi fascinant que les planches qui lui donnent vie. Le récit est dense comme le sont les illustrations tout en hachures de Blair, le tout donnant parfois un sentiment d’étouffement comme on pourrait le ressentir en prison. Filiation, pardon, résilience, importance de la littérature, nombreux sont les thèmes abordés au fil de ces 400 pages dont le lecteur ressortira sans doute sonné mais impressionné. Une réussite indiscutable et confondante.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julie Sibony.

L’Accident de chasse, Blair et Carlson, Sonatine, 472 p. , 29€.

Berceuse assassine, Meyer / Tome (Dargaud) – 1997

© Ralph Meyer.

Initialement publiée entre 1997 et 2002, cette splendide trilogie a bénéficié d’une édition intégrale en 2008 avant que les trois volumes ne soient réédités en 2018. Bien loin des Spirou (petit et grand) avec lesquels il a fourbi ses armes de scénariste, Philippe Tome nous manipule avec virtuosité jusqu’à la dernière page et on le soupçonne d’avoir pris un malin plaisir à écrire l’histoire de Joe et Martha. Ralph Meyer, dont on connaît déjà les talents de dessinateur (XIII Mystery, Undertaker …) offre au scénario de Tome des planches particulièrement maîtrisées. New York nocturne y devient un personnage à part entière et les errances de Joe, chauffeur de taxi, un voyage envoûtant. Trois personnages, trois versions de l’histoire, un meurtre, même si la recette semble éculée, elle fonctionne ici à merveille.

Berceuse assassine, Tome et Meyer, Dargaud, 3 volumes, 14€50.

Il était une fois en France, Nury / Vallée (Glénat) – 2007

© Vallée / Nury.

Avec ses six volumes publiés entre 2007 et 2012, cette série s’imposa très rapidement comme un classique du genre. Rarement le mélange de noir et d’histoire avait aussi bien fonctionné. Il faut dire que la vie de Joseph Joanovici (1905 – 1965) est pour le moins romanesque et fournissait à Fabien Nury (encore) la matière rêvée pour un scénario au long cours.

© Sylvain Vallée.

Le destin de Joseph Joanovici, humble ferrailleur juif d’origine russe, bascule au début de la seconde guerre mondiale. L’homme s’enrichit très vite en commerçant avec les autorités allemandes mais il soutient simultanément la Résistance. Personnage éminemment ambigu, pétri de contradictions, il traverse le conflit à la façon d’un équilibriste mais son sens équivoque des affaires finira par le mener devant un tribunal puis en prison. Véritable roman noir, sa vie a brillamment inspiré Fabien Nury et Sylvain Vallée qui livrent ici une série parfaite, un sans-faute admirable.

Il était une fois en France, Nury / Vallée, Glénat, 6 volumes, 14€50 / 15€50.

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