Photo : DR (metro.co.uk).

« La nuit, je ne dormais pas. La chaleur augmentait dans la soirée, les vieilles briques de la maison l’absorbaient et, dès le crépuscule, l’air de ma chambre s’alourdissait et palpitait comme dans un four. Ouvrir les fenêtres ne servait à rien. Aux informations de sept heures, il y avait toujours un gros malin pour faire cuire un oeuf sur l’asphalte d’une allée de la lointaine banlieue. « Regardez ça » criait-il à la caméra. Les jaunes glissaient sur le bitume et restaient là à trembloter sous le soleil brûlant de l’Australie. Les gens qui passaient aux infos souriaient toujours , presque nus hormis un débardeur, un short : la sueur ruisselait derrière leurs lunettes de soleil. Jamais personne ne mangeait l’oeuf. »

Le ton est donné dès les premières lignes, amateurs de feel-good books, passez votre chemin, Madeleine Watts n’est pas là pour vous caresser dans le sens du poil. Pas ou peu de bons sentiments ici, juste la prise de conscience d’un monde qui court à sa perte. Triple Zéro ne cherche pas à amadouer le lecteur, ne s’embarrasse pas avec du futile ou de l’agréable et cette absence totale de concessions fait de ce premier roman un objet digne d’intérêt, loin des fadaises qui trustent les meilleures ventes de livres en France. Il faut dire qu’en Australie peut-être plus qu’ailleurs, le réchauffement climatique et ses conséquences sont particulièrement palpables.

Le sujet n’est pas nouveau, de plus en plus d’auteurs s’en emparent, avec souvent beaucoup d’emphase et un ton moralisateur dont on se passerait bien volontiers. Madeleine Watts ne joue clairement pas dans cette catégorie et a délibérément choisi une autre voie, plus personnelle, plus humaine également, pour constater la triste situation dans laquelle notre espèce s’est elle-même précipitée. En ce sens, imaginer une narratrice travaillant dans un centre d’appels d’urgence lui permet de donner à travers une multitude de drames personnels une idée de l’étendue des dégâts à l’échelle de ce pays grand comme un continent. C’est sur cette juxtaposition que s’appuie en grande partie le roman, c’est là également qu’il puise sa force. L’expérience individuelle est ainsi façonnée, accentuée par la réalité collective, le contexte pèse sur chacun/chacune et il semble difficile voire impossible de s’en défaire.

Photo prise sur le compte Instagram de l’autrice.

Triple Zéro n’est pas une lecture confortable, on l’a dit. On ne se départira pas d’un certain sentiment de malaise à la lecture des errances de sa jeune narratrice dont on ne saura pas plus qu’elle ce qu’elle recherche réellement. C’est un roman de l’inconfort que propose Madeleine Watts, une réflexion sur notre fragilité, notre vulnérabilité et celles du monde dans lequel on vit.

Seul demeure après la lecture de ce texte un sentiment ambigu quant à ce qu’il a pu éveiller en nous et c’est très bien ainsi. Il est parfois nécessaire de se sentir déstabilisé, c’est sans doute une des fonctions de la littérature que de nous bousculer sans ménagement, nous pousser dans nos retranchement pour mieux aiguiser notre perception du monde. À ce titre, Triple Zéro mérite amplement d’être lu, ne serait-ce que pour ressentir cette rugosité si souvent absente des productions actuelles. C’est en tout cas un roman qui trouvera parfaitement sa place au sein du catalogue engagé de Rue de l’Échiquier.

« Nous étions un peuple entouré d’eau, habitant l’un des continents les plus arides du monde, un endroit où il y avait de moins en moins d’eau potable, sans le moindre espoir d’une mer intérieure auquel s’accrocher désormais. On ne pouvait pas faire pleuvoir par magie, construire des barrages était inutile, les rivières fantômes comme la Lachlan ne couleraient plus jamais de façon continue. Et donc je rêvais de pièces remplies de vapeur, de bains, du miracle bleu et frais d’un bassin contenant l’eau comme si elle était en sécurité au creux de votre paume. »

Traduit de l’anglais (Australie) par Brice Matthieussent.

Yann.

Triple Zéro, Madeleine Watts, Rue de l’Échiquier, 300 p. , 24€.