« Il (le hêtre) était surtout (à cette époque) pétri d’oiseaux et de mouches ; il contenait autant d’oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrué et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d’essaims ; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges, il fumait de bergeronnettes et d’abeilles ; il soufflait des faucons et des taons, il jonglait avec des balles multicolores de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes. C’était autour de lui une ronde sans fin d’oiseaux, de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l’air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d’embruns. Et, à l’automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent-mille mains de feuillages d’or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d’oiseaux, des poussières de cristal, il n’était vraiment pas un arbre. Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence. »

Ce long extrait vous en dit plus que toutes les chroniques du monde. Je pourrais m’arrêter là. Mais on dirait que je tombe dans la facilité. Et puis j’ai envie de parler de m’sieur Jean, parce qu’il le mérite, il ne doit pas être oublié.

Je passe vite sur l’histoire, pour ceux qui veulent absolument savoir. Dans un temps lointain où l’on se déplaçait encore en diligence, quelque part dans les montagnes du sud des alpes, des gens disparaissent mystérieusement. Un gendarme, Langlois, est dépêché sur place pour enquêter.

Voilà pour le début.

Photo : Bacchiana.

Jean Giono. Un monument de la littérature de chez nous, connu jusqu’en Amérique (Jim Harrison l’a lu, et c’est pas étonnant). Si vous avez lu l’exergue, vous comprenez l’écriture du gars. Giono, c’est le fourmillement, c’est l’explosion du printemps qui rampe sur les pages. C’est une écriture qui célèbre la Nature, et ce hêtre, joue un rôle dans toute son œuvre, il la traverse de part en part, comme un totem. Alors ça sent, ça bruisse, ça illumine ou obscurcit, ça tarabuste et ça embaume, Giono nous apporte tout sur un plateau, les parfums et les odeurs, les couleurs, la pluie et le soleil, le chaud et le froid, la nourriture, la buée sur les carreaux, les naseaux fumants des chevaux, le son des pas dans la neige. 

Jean Giono utilise sa faconde pour magnifier la Nature, mais magnifier ne veut pas dire se montrer naïf. Aussi, cette Nature est décrite comme elle est, intransigeante, impassible, parfois mortelle et hostile, tantôt sublime et étonnante. L’auteur ne craint pas d’user des noms de lieux, à outrance, de citer les ruisseaux et les rivières, il nous fait la généalogie de certains personnages ; il s’étend, se répand en détails et anecdotes qui aident à construire un territoire, une époque. Alors ça chante, ça prend des tournures, des exclamations, et à la fin, on a presque pris l’accent du coin.

Et puis le sens de la narration porté au sommet. J’ai en tête, sans divulgâcher quoi que ce soit, cette filature interminable en pleine montagne avec la neige omniprésente, quel passage !

Giono possède ce talent de mêler l’écrit et le parlé local, il emprunte des raccourcis sans dénaturer le récit. Sa plume, c’est une messe païenne permanente. Une messe qui fête les quatre saisons. Et les humains dans tout cela ? Ils vivent, comme ils peuvent. Ce roman, c’est la version naturaliste de la condition humaine. En trois actes denses, il nous murmure que nous portons en nous ce défaut d’origine qui nous pousse à la violence, comme si quelque part au tréfond de notre ventre, se cachait un désir de mort, un besoin même, qui est très difficile à juguler.

Vous allez rencontrer un personnage charismatique en la personne de Langlois. Il captive ceux qui le côtoient, il capte la lumière, on le suivrait comme le montagnard suit la lampe qui s’allume dans le brouillard. Un personnage pivot, un phénomène qui évolue dans une atmosphère béhavioriste. Jamais d’explications, d’analyse psychologique, ici on fait, un point c’est tout.

Tiens, d’ailleurs c’est ce que je vais faire. Je vous laisse avec un autre passage, pour le plaisir de la langue et de l’ambiance. Salut.

 « Le temps avait particulièrement soigné, cette année-là, les parties ombreuses de notre territoire. Les parages du Rousset et de la forêt de Lente, les vallons obscurs de Bouvante et de Cordéac furent serrés comme dans un pressoir à vis par des gels qui écrabouillaient tout ce qu’il y avait de vivant ou le faisaient gicler hors des frontières. Les paysans d’Avers signalèrent des loups. »

Seb.

Un Roi sans divertissement, Jean Giono, Folio, 244 p. , 7€60.

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