Réparer les vivants, Maylis de Kerangal (Verticales / Folio) – Seb

« Au sein de l’hôpital, la réa est un espace à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées, héberge ces corps exactement situés entre la vie et la mort. Un domaine de couloirs, de chambres, de salles, que régit le suspense. »

Parfois il y a des livres qui grillent les priorités, les règles du code de la route de la lecture. Réparer les vivants est de ceux-là. J’ai deux livres lus qui attendent d’être chroniqués, et ce dernier que je viens de finir il y a quelques jours anime mes doigts sur le clavier alors que ça devrait être un autre.

Sûrement que ça a à voir avec l’intense émotion qui m’a traversé durant toute la lecture. Traversé ce n’est pas le bon mot, parce que « traversé » c’est fugace, c’est un moment. Habité est plus indiqué, finalement. Habité. Habité deux fois. Il m’a habité et j’ai habité chacun des personnages. L’écriture dépouillée de tout pathos, non larmoyante, à la fois distante, pragmatique, chirurgicale mais empathique (allier tout cela est un exploit), m’a fait m’imaginer à la place de Simon, ce jeune qui dévore la vie, cette étoile tombée sur la Terre, mais aussi à la place de Marianne et Sean, les parents -leur douleur fut la mienne, j’ai lâché tant de fois le livre pour croiser les doigts afin de ne jamais vivre leur épreuve- j’ai été Juliette, la copine de Simon, et puis les médecins, les infirmières, Lou, la petite sœur de Simon, ses deux potes de surf aussi, et puis Claire, la « receveuse ». J’ai été toutes ces personnes, et ça m’a épuisé, et j’ai été content d’être épuisé. Parfois l’épuisement apporte la clairvoyance sur les choses.

Image extraite du film réalisé par Katell Quillévéré.

Maylis de Kerangal écrit sublimement. Elle sait entrer dans les têtes, se saisir des pensées, des instants névralgiques, elle sait déployer des trajectoires pour s’éloigner et revenir, elle sait s’accaparer le détail qui va faire la différence et qui n’est donc pas un détail.

Si je devais résumer cette histoire, ce qui est proprement impossible, je dirais que c’est une histoire de vie qui passe par la mort et revient à la vie. Et c’est beau, ça fait travailler les tripes comme rarement, presque jamais, mais il en ressort une sorte d’apaisement, de compréhension du monde et des choses du vivant. Entre les pages 250 et 270, c’est juste fantastique, cette façon de dire l’indicible, de le rendre beau, acceptable, d’en faire un hommage, de restaurer quelque chose qui a été cassé. Réparer les vivants.

Katell Quillévéré.

Je ne vais pas te faire l’article plus longtemps. Ce livre à été multiprimé, une dizaine de prix prestigieux, alors il n’a pas besoin de mon aide.

Marianne ne dort pas, on s’en doute, ni somnifère ni rien, la douleur la défonce, elle a sombré dans un état second, c’est là qu’elle peut tenir. À vingt-trois heures cinquante, on la voit qui se redresse en sursaut dans le canapé du salon – se peut-il qu’elle ait capté l’instant où le sang a cessé de s’écouler dans l’aorte ? Se peut-il qu’elle ait eu l’intuition de ce moment ? Malgré les kilomètres qui s’étirent dans l’estuaire, entre l’appartement et l’hôpital, une proximité impalpable qui donne à la nuit une profondeur mentale fantastique, vaguement effrayante, comme si les linéaments magnétiques blindaient dans une faille spatio-temporelle, et la connectaient à cet espace interdit où se trouve son enfant, tramant une zone de veille.

PS : Ce livre, je veux dire celui que je tiens entre mes mains, c’est un format poche que j’ai dégoté dans une ressourcerie. L’ancien propriétaire (je pense plutôt que c’est « une propriétaire ») à écrit sur la première page, au crayon de papier « Le choc de mon année 2015 ! », elle a noté son nom mais je n’ai pu le déchiffrer. Elle a été plus succincte que moi, mais elle n’avait qu’une petite page de livre de poche alors elle a dû penser que tout tiendrait dans ces cinq mots et ce chiffre. Ça m’a fait penser qu’elle avait dû éprouver des émotions similaires aux miennes, sur ce même papier, lu ces mêmes mots agencés exactement de la même manière. Je me suis dit qu’elle avait peut-être pleuré à certains moments (alors que moi c’était à cause de la poussière), et que telle page avait reçue des larmes, qu’elle avait absorbé comme pour effacer un chagrin. Je me suis imaginé ce livre, dans son sac à main, dans la poche de son manteau, ou posé sur le sable d’une plage. Je me suis dit que d’une certaine manière, nous avions fait ce voyage ensemble. Nous ne nous connaissons pas, nous ne nous connaîtrons probablement jamais, mais nous avons vécu la même expérience. La force de la littérature.

Seb.

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal, Verticales / Folio, 288 p. / 304 p. , 19€50 / 8€20.

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