39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie – Kristiana Kahakauwila (Au Vent des îles) – Yann

Au moment d’attaquer cette chronique par quelques lignes du genre « jeune maison spécialisée dans les littératures de l’Océanie bla bla bla … », un léger doute m’incite à jeter un oeil au site du Vent des îles pour y apprendre que la jeune maison en question fête ses trente ans cette année et propose un catalogue d’environ 150 titres, aussi bien en littérature qu’en beaux livres, guides touristiques, jeunesse ou sciences humaines. Bref, nous n’avons pas affaire ici à des perdreaux de l’année et l’on ne pourra que se réjouir de les découvrir à travers ce recueil de nouvelles dont le titre est un vrai programme à lui seul.

Hawaï (ou Hawaii), c’est un peu moins de 1 500 000 habitants répartis sur 28337 km² dont 16649 km² de terres (source : Wikipédia). Situé à 2500 km des côtes de Californie, l’archipel, américain depuis 1959, règne sur le Pacifique Nord, loin de l’Alaska comme du Japon. À part ça, Hawaï est connu chez nous pour le surf et pour Barack Obama. Point.

Photo : Sheila Carson.

Le lecteur n’en saura pas davantage sur les spécificités géographiques, biologiques ou météorologiques de l’archipel en lisant ce recueil pour la simple et bonne raison que Kristiana Kahakauwila ne fait pas dans la carte postale ni dans le dépliant touristique. Elle préfère au contraire gratter là où ça démange, plus à l’aise dans l’obscurité qu’à la lumière. 39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie (ce titre, ce titre !), ce sont six nouvelles pour à peine plus de 200 pages. Si le dépaysement est garanti, ce n’est sûrement pas celui auquel on pourrait s’attendre. Dès les premières lignes de C’est le paradis, l’autrice donne voix aux femmes de ménage d’un grand hôtel de Waïkiki ainsi qu’à un groupe d’amies plus privilégiées. Leurs chemins croiseront celui d’une jeune touriste blanche dont le séjour va tourner au cauchemar. En opposant les regards des autochtones (aisées ou précaires) à ceux que posent les visiteurs sur l’archipel, Kristiana Kahakauwila fait exploser les clichés et donne à voir la version sombre de ce qui n’est un paradis que pour celles et ceux qui n’y vivent pas.

Photo : Anne-Christine Tremon.

Wanle s’attarde sur un autre aspect propre à Hawaii : cette passion sans limite pour les combats de coq (à ce titre, on pourra relire l’excellent Île invisible paru chez Asphalte, même si celui-ci se déroule au large du Vénézuela). Poi Dog, la narratrice, ainsi surnommée par son amant L’Indien, a pris la suite de son père après que celui-ci a été assassiné. Rongée par le désir de vengeance, écartelée entre sa fascination pour les coqs et son amour pour L’Indien, Poi Dog doit faire des choix et accepter de voir éclater l’image idéale qu’elle gardait de son géniteur.

Photo : Michal McClure.

Dans La route de Hãna, c’est un couple qui fait peu à peu le constat de son échec tandis que À la bonne vieille manière des paniolos (éleveur de bétail) voit un homosexuel tenter de faire son coming out auprès de son père en fin de vie.

Résumer ainsi ces nouvelles ne rend absolument pas compte de la tendresse et de la douceur que Kristiana Kahakauwila insuffle dans chacune d’entre elles ni de la constance avec laquelle elle interroge les notions d’origine et les liens familiaux. L’identité est au coeur de ses nouvelles, souvent mise à mal par les déménagements (un Hawaiien qui s’installe en Californie reste-t-il un Hawaiien ?) ou par le tourisme et les clichés qu’il véhicule. Entre tradition et modernité, l’archipel doit trouver sa voie et il en est de même pour pour celles et ceux qui y sont nés. Quelles que puissent être les spécificités de cet état, les faiblesses et les petites lâchetés humaines y sont les mêmes qu’ailleurs. L’amour également car, et c’est ce qui permet à ce recueil de dégager sa propre lumière, il y a sa place lui aussi et Kristiana Kahakauwila en est pleinement consciente.

Une très belle réussite qui nous incitera à guetter désormais avec attention les prochaines propositions de cette maison à laquelle on souhaite un excellent anniversaire.

« Nous terminons le service à quatorze heures et sortons de l’hôtel par le sous-sol, dans un tunnel étouffant qui sent les lingettes adoucissantes. C’est là que se niche le bureau du personnel d’entretien, à l’abri du regard des touristes qui empruntent le hall principal. De là, nous ne pouvons pas entendre les claquements de leurs sandales sur le marbre poli, ni voir leurs yeux s’écarquiller en apercevant le Pacifique pour la première fois à travers les baies vitrées du lanai. Notre sortie donne sur un trottoir maculé de vieux chewing-gums et de l’éclaboussure rouge pâle d’un sorbet renversé. »

Yann.

39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie, Kristiana Kahakauwila, Au Vent des îles, 221 p. , 19€.

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