Ceux qui s’aiment se laissent partir, Lisa Balavoine (Gallimard) – Cécile et Gaëlle

Photo ; Cécile Coulette.

Son terrain de jeu à Lisa B., c’est Instagram. 5851 posts au compteur ce n’est pas rien ! Instagram devient vite une sorte d’addiction pour ceux qui écrivent. pareil pour ceux qui lisent. Ses 2445 abonnés savent déjà tout d’elle, de sa vie, son univers, du sol photogénique de sa cuisine, sa table rouge en formica, sa bibliothèque blanche généreusement foutraque, sa blondeur et ses yeux bleus, ses ongles vernis, ses jambes interminables, ses enfants que petit à petit on a vus grandir et qui maintenant désertent le nid. Sa vie défile sur nos écrans de téléphone, elle y vieillit sous nos yeux en même temps que nous-mêmes vieillissons. Lisa B. est devenue une sorte de miroir, de double, de sœur ou d’amie pour nous tous : on lit les mêmes livres, on voit les mêmes films, les mêmes séries, on s’indigne et on se révolte pour les mêmes drames et comme ses photos et ses mots attrapent notre regard, cela aurait pu en rester là : un joli compte attachant où l’on aime retrouver ce que l’on connaît. Lisa B., c’est un peu notre reality série doudou.
Son roman serait donc un simple copier-coller de ses post ? Que nenni ! Que mes mots ne donnent pas de mauvaises idées aux millions d’instagrameurs ! On ne naît pas écrivain, on le devient.
Il faut du talent pour transformer un terrain de jeu en roman. Il en faut même beaucoup pour réussir à nous offrir ceci : Ceux qui s’aiment se laissent partir, un roman extrêmement beau et délicat, à fleur de peau, tout en finesse.
La vie de Lisa B. ne se déroule plus sous nos yeux, le temps est soudain suspendu, silencieux et grave. Le temps s’est arrêté, mais notre gorge continue de se serrer, l’émotion grandit, le cœur bat plus vite et c’est bien plus chamboulés qu’on imaginait qu’on referme le livre, un dernier regard vers la photo du bandeau. Puis on reste là, sans bouger sur le canapé, encore émus par les mots à peine lus, reculant l’instant de se relever et reprendre le rythme accéléré de nos vies…

Cécile

***

« Aujourd’hui Maman est morte. C’est cette phrase qui me vient en tête, immédiatement.»

C’est l’histoire d’une fille qui s’apprend.
L’enfance est boiteuse, bancale, menée par une mère montagne russe qui zigzague, qui fascine, qui angoisse, qui sublime, qui subjugue, qui insécurise.
Le fille devient femme, devient mère. Devient. Et la mère montagne russe n’en finit pas de lui coller aux os.
Et la mère meurt.

Pour être honnête, il faut que tu saches que Lisa et moi, on se connaît. Bien. On a bourlingué de concert quelques années durant, nos gosses empilés tantôt chez l’une tantôt chez l’autre, à débobiner nos fils, à les rembobiner parfois.
Qu’est-ce que j’allais pouvoir faire de ce texte, moi qui y connais les gens, les événements, moi qui connais son histoire de l’intérieur, moi qui ai eu vue dessus, dedans, qui étais là parfois ? Est-ce que j’allais pouvoir lire un roman ? Autre chose qu’un récit, qu’un témoignage ?

Parce que vite, c’est la toute première page, il est écrit « Après son départ, j’ai paressé au lit. Peut-être ai-je lu quelques pages d’un roman, peut-être me suis-je rendormie. », et que je sais précisément, sans doute et sans peut-être, ce qu’elle a fait après son départ.
Et qu’on s’en fout bien. C’est à la page juste après que j’ai plongé dans le roman.
Parce c’est un roman.

Il est articulé de Je et de Tu, il semblerait que ce soit le plus juste des tons pour dire ces constructions intriquées de mères et de filles, sans psychologisation.
« Un matin pressé comme les autres, tu me déposes à l’école en coup de vent et je cours jusqu’à la grille. En passant les portes, je me rends compte que je suis toujours en pyjama. »
« Je dors avec toi parce que tu me le proposes, parce que nous vivons toutes les deux, parce qu’il n’y a personne d’autre. Je dors avec toi, tes épaules pour horizon, mon cœur branché sur ta respiration. »

Il est articulé de Je et de Tu, et de Parce que, un refrain à intervalles réguliers. Ce seront les seules « explications ». Qui n’en sont pas. C’est un roman, pas un précis de psychologie transgénérationnel.
« Parce que je ne vois que toi quand je ferme les yeux. Parce que je me délecte de ta voix et de ton rire lumineux. Parce que j’attends les samedis matins où j ‘écoute Emilie Jolie dans le salon pendant que tu fumes sur le balcon. Parce que je ne sais pas où tes yeux se perdent lorsqu’ils regardent le ciel. Parce que je garde l’odeur de ta peau inscrite dans la mémoire de mon cœur. Parce que j’ai peur qu’il t ‘arrive quelque chose. Parce que j’ai raison d’avoir peur. »

Il est articulé de Je et de Tu et de tortues. C’est important les tortues, leur carapace et leurs mues (oui, leurs mues).
« Je fais basculer une tortue sur le dos comme un culbuto. Je regarde ses pattes se débattre dans le vide, son cou se tendre d’un côté puis de l’autre, la laideur de son bec s’entrouvrant vainement. Je me demande au bout de combien de temps elle mourrait si je la laissais ainsi. Magnanime, je la saisis, mon pouce et mon index posés de chaque côté de sa carapace. Je la remets dans l’aquarium. Je lui sauve la vie. »

Spoiler alert : « En visionnant un reportage télévisé du commandant Cousteau, j’apprends que les tortues, si elles sont sur le dos, meurent en deux à trois heures. Le poids des organes renversés écrase leurs poumons et les étouffe. »

[Et puisque toute occasion est bonne pour apprendre, si tu le souhaites, voici un petit lien vers un doc. sur les tortues. De rien.]
[photo ©David Troeger]

Il est articulé de Je et de Tu, de paragraphes courts, de listes qui s’égrènent l’air de rien. Pas listes de courses, non, plutôt un panorama, un inventaire, comme on en trouverait dans un hôtel des ventes. Ou une autopsie.
« Un canapé convertible rose pâle à motifs fleuris. Du papier peint mauve. Une table basse surchargée de magazines et de romans dont les pages sont cornées. Un paquet de Dunhill posé sur la table. Des reproductions de Sarah Moon sur le mur. L’intégrale des disques de France Gall, Véronique Sanson et Michel Berger. Une chaîne stéréo Pioneer. Un poste de télévision. Un téléphone à a cadran. Un carton à dessins rempli de croquis au fusain, des corps nus, des visages de femmes, des paysages de campagne. De gros rideaux de velours pourpre. Une cigarette pas éteinte qui meurt dans un cendrier. » […]

Lisa et les listes. C’est comme Lisa et les polas. C’est ce que ça fait parfois : un album de polas qu’on remonte à rebrousse-poils. Des polas en surimpression. On se baladerait au hasard des rues d’une ville – l’histoire est citadine, urbaine, périphériques et autoroutes compris – on se baladerait au hasard de rues, donc, et surimprimés dans la rétine, partout où le regard se pose, les polas de cette enfance-là. Le temps inversé en filigrane du temps qui se déroule. Tu vois ce que je veux dire ?

©Lisa Balavoine

Il est articulé de Je et de Tu, en trois parties : Je, Tu, il y a Ma fille aussi.
Lisa-mère essaie d’éloigner Lisa-fille de sa matrice, mais la matrice ne se laisse pas éconduire facilement. C’est comme un tissu qu’on étirerait étirerait étirerait et qui trouverait toujours son chemin pour revenir, dans un slash, épouser les formes du corps.
Il y a Je, il y a Tu, il y a la Fille désormais. L’aînée. Un triptyque ?
« L’adolescence s’est emparée de ma fille et m’a clouée là. »
« Elle n’est plus là pour rien, ni pour personne. Elle claque les portes et je reste derrière, les bras vides et le cœur blanc. »

« Parce que les fils de mon enfance brodent un canevas avec celle de ma fille. […] Parce que nous manquons d’air. Parce que la fille que je suis ignore comment être mère. »
« Dépression. Etat pathologique marqué par une tristesse avec douleur morale, une perte de l’estime de soi, un ralentissement psychomoteur. Le mot est prononcé. Je l’entends, je le refuse. Je me documente, je lis des définitions, je collecte les symptômes. »

C’est pas un règlement de comptes, c’est pas un témoignage à charge, c’est l’opposé. C’est une balade. C’est délicat, aimant, infiniment respectueux. Et bizarrement, sans nostalgie. C’est en tout cas comme ça que je l’ai lu.

C’est l’histoire d’une fille, d’une grande fille, qui s’apprend, qui s’éprend, qui se méprend. Qui prend peur, qui prend froid, qui prend note. Qui prend pour soi, qui prend sur soi. Qui prend ce qu’elle peut. Qui tâtonne. Qui s’étonne. Qui regarde. Qui accompagne. Qui reprend pied. C’est l’histoire d’une fille qui s’écrit. Qui écrit. Qui écrit soi, et pas seulement.
« J’ai quitté ma mère pour devenir une mère. Je pensais qu’avoir des enfants me donneraient les mots pour écrire une histoire nouvelle.»
« Les enfants se nichent dans nos ventres, à l’intérieur de nous, là où les mots n’existent pas encore. »

C’est l’histoire d’une fille qui écrit, et j’aime bien comme elle avance dans son écriture, Lisa. Ça me rend très curieuse de son prochain livre. Très curieuse et confiante.

La photo du bandeau est signée Théo Gosselin.
Ça fait plus de dix ans que Lisa suit de près le travail de Théo, l’étonnant jeune Théo, que ses photos viennent se poser dans l’univers de Lisa.
Il y a huit ans, elle l’avait même « interviewé » pour un tumblr qu’elle avait alors ouvert :
They shoot the world / Théo Gosselin

Ceux qui s’aiment se laissent partir, Lisa Balavoine, Gallimard, 160 p. , 16€50.

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