On a déjà eu plusieurs occasions de parler ici du travail des petites mais travailleuses Éditions In8 : avec Marion Brunet, Cyril Herry ou Nicolas Mathieu, en particulier à travers leur collection Polaroid sur laquelle on s’attardera un peu plus aujourd’hui.

Créée en 2010, cette collection de courts textes est dirigée par Marc Villard, auteur qu’il nous semble inutile de présenter tant il est indissociable de l’univers du roman noir hexagonal depuis des années. Une grosse trentaine de titres publiés en douze ans, c’est peu mais Polaroid privilégie la qualité à la quantité, ce qui lui permet de présenter aujourd’hui un catalogue plutôt impressionnant au sein duquel se côtoient des pointures comme Marin Ledun, Jean-Bernard Pouy, Carlos Salem ou Marcus Malte et des auteur(e)s plus confidentiels à découvrir comme Dominique Delahaye, Anne Secret ou Jérémy Bouquin. Alors, on a eu envie de s’y plonger un peu, picorant un titre par-ci un titre par-là et il faut bien dire que l’ensemble est largement à la hauteur de nos attentes. Quatre mini-chroniques, donc, pour une grande collection que tout amateur de polar se doit d’avoir dans sa bibliothèque.

Ramener Belle au bercail, Bonnie Joe Campbell

Les quatre nouvelles qui composent ce petit livre sont extraites d’un recueil plus important publié aux États-Unis en 2009 sous le titre American Salvage qui fut à l’époque finaliste de deux des plus grands prix littéraires américains : le National Book Award et le National Book Critics Circle Award. À la lecture des micro chefs d’oeuvre que sont L’Inventeur,1972 ou Ramener Belle au bercail, on en viendrait vite à regretter cette amputation du recueil originel. Car il ne fait aucun doute que l’on tient là une voix comme on les aime, rugueuse et sensible à la fois, que l’on imagine posée sur un fond de guitare acoustique quelque part dans les grands espaces du Michigan. Bonnie Joe Campbell convainc très vite, avance ses mots avec l’assurance de quelqu’un qui n’ a rien à perdre.

Très loin du mythique american dream dont, même ici, nous avons tous entendu parler, les personnages de Bonnie Joe Campbell se confrontent à la solitude, à l’alcool et à la violence, parfois même à la mort. Ses histoires sont peuplées de fantômes, de jeunes filles perdues, d’hommes dépassés par ce que devient leur vie. Dans une Amérique rurale dont la rude beauté surplombe des destins brisés ou sur le point de l’être, l’important est de survivre, qu’importent les moyens que l’on utilise pour y parvenir.

« La tête et les poumons du chasseur étaient ce matin-là remplis à ras bord d’un air froid et pur et il eut la sensation que les cinq chevreuils allaient se retourner à l’unisson pour le regarder ou bien s’élancer dans les airs et se mettre à voler. Il avait chaud dans sa combinaison de ski et il se rappelle la sensation éprouvée dans son corps, la langueur du sommeil, l’agilité, la souplesse de ses muscles pareille à celle du cerf. Puis un coup de feu avait retenti bien que le chasseur n’eût pas tiré et un feu d’artifice orange avait explosé à la surface de la glace. Une seconde fusée avait décrit un arc de cercle au-dessus de l’étang en sifflant et fumant, en crachant des étincelles. À ce bruit, les cinq corps, les vingt pattes s’étaient mises en branle simultanément, oubliant leurs tâtonnements, et les chevreuils avaient bondi par-dessus la tache sombre pour gagner la rive couverte de neige où ils s’étaient mis à courir chacun pour soi. Une autre fusée s’était envolée, couvrant d’une bruine orange le froissement de la neige sous leurs sabots. – Espèce d’enfoiré ! avait hurlé le chasseur. Le son clair de sa voix dans l’air froid du petit matin lui avait plu. – Raclure ! »

Nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis) par Françoise Smith.

Cannisses, Marcus Malte

Révélé au grand public avec le succès de Garden of love (Zulma 2007) et son prix des lectrices de Elle catégorie roman policier, Marcus Malte a obtenu le Fémina 2016 pour Le Garçon, toujours chez Zulma. Aussi à l’aise en littérature jeunesse qu’en noire ou en blanche, c’est un fidèle à la maison In8 puisqu’il y a publié deux romans, un recueil de nouvelles et participé à une anthologie (Femmes en colère, 2013) aux côtés de Marc Villard, Didier Daeninckx et Dominique Sylvain.

Cannisses (2012) est un (très) court roman, pour ne pas dire une novella, puisqu’il atteint à peine les 80 pages. Mais quelles pages ! Le narrateur vit quelque part dans un lotissement de province avec ses deux fils qu’il tente d’élever après la mort de leur mère dont il ne parvient pas à se remettre. Les yeux rivés sur la maison d’en face, celle qu’ils avaient failli choisir au moment de s’installer, il observe le jeune couple qui l’ a achetée depuis et y vit heureux avec sa petite fille. Rongé par la tristesse, l’homme glisse peu à peu vers la jalousie, persuadé d’avoir droit lui aussi au bonheur. Une seule solution semble pouvoir le lui permettre : échanger sa maison contre celle des voisins. Ceux-ci, malheureusement, ne semblent pas partager sa vision des choses.

Obsessionnel, tout en tension, Cannisses se lit d’une traite, quasiment sans reprendre son souffle. Cette plongée dans un cerveau gangréné par le chagrin puis l’envie, la rancoeur et la haine impressionne et secoue sans ménagement. Marcus Malte y détaille sans fioriture le cheminement d’un homme qui sombre peu à peu dans la folie et se montre prêt à tout pour que le monde se conforme à la vision qu’il en a. Glaçant.

« En face, tout est éteint. la villa est plongée dans le noir. Lui, il dort comme un bébé. Insouciant. Dans le même lit que sa femme. Et la gamine dans la chambre à côté. Ils respirent. Ils sont vivants. Peut-être qu’ils rêvent. Tout est calme et tranquille dans la maison du bonheur. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer ça ? »

Japonais grillés, Carlos Salem

Alors lui, on l’aime bien, même si ses romans sont parfois inégaux, un peu foutraques; il nous avait tellement touchés avec Je reste roi d’Espagne (Actes Noirs 2011 / Babel 2013) que l’on fait preuve d’indulgence quand il nous semble ne pas être à la hauteur. Nager sans se mouiller ou Un jambon calibre 45 (Actes Noirs / Babel) sont également éminemment recommandables.

Autant le dire tout de suite, les cinq nouvelles proposées ici sont dans la lignée des romans précités , inutile de s’attendre à des effets de style ou à un changement de ton, Salem fait du Salem et ceux qui l’aimaient déjà continueront. Quant aux autres …

Sur les trottoirs de Barcelone et Madrid, au fond de bars plus ou moins glauques se croisent des personnages tout droit sortis d’un roman de James Crumley. Parfois les conversations finissent en pugilat, parfois en cuite carabinée. L’humour et la nostalgie imprègnent chacun de ces textes, la mélancolie de Carlos Salem affleure derrière chacun de ses mots et il parvient encore une fois à nous attendrir après nous avoir faits sourire. Le charme opère, laissons-nous faire.

« Le journal annonçait vingt-sept japonais grillés alors qu’au bistrot de la Plaza Mayor, j’avais compté cinquante-six pieds. Devine qui on avait loupé … »

Nouvelles traduites de l’espagnol par Judith Vernant.

Vieux Bob, Pascal Garnier

Riche d’un bon paquet de titres, l’oeuvre de Pascal Garnier (décédé en 2010) se partage entre littérature jeunesse d’un côté et romans et recueils de nouvelles nettement moins jeunesse de l’autre. Vieux Bob rentre dans cette dernière catégorie et nous offre neuf nouvelles dont la première, Elle et lui, donne un impressionnant aperçu de la noirceur dont est capable l’auteur. Après ce choc initial, le lecteur aborde chaque chaque nouvelle avec prudence, se demandant où va le mener le récit.  Mais, et c’est là une des forces de Pascal Garnier, que son éditeur définit comme un « entomologiste sentimental », le drame n’est pas omniprésent ni systématique. Même si persiste l’impression d’être sur un fil, un point de bascule, certaines histoires de ce recueil filent tranquillement jusqu’à leur conclusion, sans se sentir obligées de nous bousculer. La douceur, curieusement, n’est pas absente non plus, voire une certaine tendresse envers ces personnages, parfois malmenés par la vie, parfois en quête d’un je ne sais quoi qui les sorte un peu de leur quotidien morose. C’est peut-être là le point commun le plus évident, le fil qui relierait ces histoires : la solitude, l’envie que quelque chose se passe, que l’ennui soit, même momentanément, tenu à distance. Ça et le besoin d’être aimé.

On croisera au fil de ces nouvelles un vieux chien incontinent confronté à la connerie humaine (Vieux Bob), un vacancier solitaire fasciné par la famille installée à ses côtés sur la plage, deux adolescents vivant leurs premiers émois, une femme tentée de tout quitter ou un simple d’esprit fasciné par les avions … Que ce soit d’amour, de reconnaissance ou de tranquillité, d’apaisement, les personnages de Pascal Garnier semblent en déséquilibre dans leur vie. Il a l’art de les surprendre et de les peindre à un moment où la situation leur échappe ou, au contraire, quand ils parviennent (plus rarement) à prendre en main leur destinée.

Pétrie d’humanité, la petite musique qui se dégage de ces nouvelles a le don d’émouvoir autant que de glacer, à l’image de l’être humain, dont on ne sait jamais avec certitude comment il va se comporter, entre raison et folie, résignation et combativité. Et nous d’adopter l’ « entomologiste sentimental ».

Yann.

Ramener Belle au bercail, Bonnie Joe Campbell, 94 p. , 12€.

Cannisses, Marcus Malte, 80 p. , 8€90.

Japonais grillés, Carlos Salem, 74 p. , 12€.

Vieux Bob, Pascal Garnier, 98 p , 12€.