« La lumière déclinait. Il sentait la pression qu’exerçait le crépuscule pour se frayer un chemin dans la brèche de la vallée et il regarda les silhouettes des choses s’altérer. Aux confins du monde, le soleil était rouge sang ; dans cette oblique lumière rosée il était rempli d’émerveillement et débordait de chagrin. »

Au plus profond de la Colombie britannique, dans le nord-ouest du Canada, Frank Starlight, a seize ans et du sang Ojibwé qui coule dans ses veines. Il reçoit une curieuse demande de son père biologique, Eldon. Alors que ce dernier, alcoolique en phase terminale ne s’est jamais vraiment soucié de lui, qu’il a laissé à un autre homme le soin et la responsabilité de l’élever, il demande à son fils de l’aider à se rendre dans la montagne, sur un lieu sacré, pour y mourir comme un guerrier. La fin est proche, l’alcool a dévoré son foie et il ne lui reste que très peu de temps. Malgré la distance, malgré l’absence de liens entre ce père et ce fils, ce dernier va accepter la dernière requête de son géniteur.

Voilà pour le début du récit. J’avais entendu beaucoup de bien de ce roman et de cet écrivain. J’étais attiré par deux choses en particulier. Le titre, que je trouve admirable et si poétique, et puis le fait que l’auteur soit d’origine Ojibwé. Or, auparavant, j’avais déjà lu une auteure qui avait ce sang-là qui coulait dans ses veines, Louise Erdrich, ce roman s’intitulait Dans le silence du vent, à croire que les titres poétiques sont l’apanage des Ojibwés, un genre de savoir-faire atavique. Et je m’étais régalé. Et puis le petit coup de pouce du destin. Une amie me l’a offert. Je l’en remercie avec chaleur et reconnaissance, merci Chris.
Ce roman possède une puissance assez rare, pas de cette puissance furieuse qui renverse tout sur son passage à l’aune d’un torrent colérique, non, rien de tout cela. Ici, lové dans ces pages douillettes, on est plutôt dans la puissance « force tranquille », puissance nue, naturelle, poétique et sombre. Parce que cette histoire est triste, furieusement triste, mais d’une beauté hallucinante. Ce récit, c’est un autel dédié aux regrets, à la honte et aux secrets purulents trop longtemps étouffés. Mais que seraient ces choses-là, si indomptables soient-elles, sans la bénédiction de la nature, des paysages, du territoire qui façonne l’humain.

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Les étoiles s’éteignent à l’aube est un feu de camp au milieu de la forêt, le craquement délicieux d’une brindille sous le pied, l’odeur infalsifiable de la résine de sapin, le cri d’une sarcelle, le chant incantatoire d’une rivière insoumise qui dévale un versant de montagne, un ciel de crépuscule chahuté par des couleurs mordorées qui tisonnent l’horizon. Ce livre est contenu dans la nature elle-même, et il la porte au sommet. Mais c’est aussi un voyage profond et dense dans l’âme humaine et son labyrinthe de volontés émoussées, de fulgurances du cœur, de petites faiblesses et de grands désirs.
Ce roman c’est aussi l’explication que l’existence peut prendre une sacrée mauvaise tournure à la suite d’une faiblesse, d’un renoncement, d’une décision peu inspirée, d’une addiction pire qu’une malédiction. Il montre un homme qu’on aimerait mauvais, mais qui est plus complexe que cela. Un homme qui ne se résume pas à son intempérance invétérée et à son cortège d’impostures et de mensonges. Un homme qui agonise mais qui aurait pu être quelqu’un de différent ; quelque chose de plus en rapport avec l’idée qu’il se faisait de sa vie. Mais il y a les évènements indociles, les turpitudes qui fendillent la carapace, les blessures qui suppurent pour l’éternité et se font le siège de la grande défaite.
Ce voyage vers le dernier voyage, ce face à face entre un père indigne et un fils coupé de ses racines vaut son pesant de larmes et d’émerveillement. Il montre avec une subtilité et beaucoup de pudeur que parfois la volonté ne suffit pas. Qu’elle peut être fauchée par la peine innommable, et que derrière la crémation de l’estime de soi plus rien ne peut repousser à part les mauvaises herbes de la honte.

Il se pourrait bien que ce livre soit un grand livre, et qu’on n’en saisisse l’envergure que bien après l’avoir lu, parce que ce bouquin est le genre de bouquin qui infuse en nous. Il existe des livres qui font cet effet, qui possèdent cette influence-là. Un grand pouvoir.
Que ce soit dans les retours en arrière qui racontent la dégringolade, qui égrènent les rares moments de bonheur, que ce soit dans la narration des souvenirs à vif, que ce soit l’histoire elle-même, tout est maîtrisé. Et tout est porté par l’écriture si rayonnante et inspirée de Richard Wagamese. Comme page 37 : Il aperçut la lune entre les lattes de l’écurie quand il se réveilla. C’était le petit matin et elle avait amorcé sa descente, mais elle était suspendue dans le ciel comme un glacier déversant sa lumière avec l’éclat de la glace fondante.
Mais même si le style suffirait, il y a les personnages. Tous suscitent en nous de fortes émotions, de forts sentiments, parfois contraires. Le père, Eldon, qu’on aimerait bien détester et mépriser, ce père honteux de tant d’absences, mais on sent qu’il peut avoir des arguments à faire valoir. Et cet homme, qu’on connait sous l’appellation de « vieil homme », celui qui a élevé Frank. Lui on l’aime et vous l’aimerez aussi. Un amour respectueux, le genre de sentiment qu’on éprouve naturellement pour les gens de bien. Frank lui, provoque un flot d’empathie. Sa vie, tronquée par un père incapable et une mère inconnue de lui, est une rivière qui n’a pas encore choisi son trajet, son lit est incertain. Et puis il y a d’autres personnages, importants, que je vous laisse découvrir. Ce livre est un genre « d’échelle de Richter » à mesurer notre capacité d’empathie, c’est fabuleux.

Toute la pudeur des personnages, toute leur humanité, on les retrouve dans des dialogues ciselés. De ces dialogues qui font des silences des respirations, ces passes de mots à fleuret moucheté, ces hésitations, ces phrases sibyllines, ces blancs remplis de tant de choses précieuses. Ces paroles de sages et de taiseux, un mot presque galvaudé aujourd’hui, car on fait souvent la confusion entre taiseux et taciturne.
J’ai parcouru, tétanisé, tremblant, les dix dernières pages. Elles sont d’une rare puissance émotionnelle. Sur ces pages-là, mes larmes ont imprégné ma peau, des larmes mêlées du soulagement et de la peine, un sentiment diffus à la fois d’injustice et aussi de choses qui rentrent dans l’ordre, comme une réparation. Je ne suis pas sorti indemne de cette histoire, ses personnages sont accrochés à mes jambes, ils m’entravent encore.
Ce roman, c’est la mise en accusation de l’addiction, de la faiblesse humaine, des excuses qu’on se trouve et des montagnes de douleur insurmontables. Wagamese nous montre ce qu’il y a de plus pitoyable dans l’être humain et ce qui s’y cache de plus sublime, et on est un peu scarifié au contact de ça. Le froid de l’obscurité après la brûlure de la lumière.
Et puis ce genre de passage comme des bourrasques : La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu’à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables.
Un roman sur l’amour, la perte, la douleur, la honte et la faiblesse. Mais aussi sur la fraternité, la passion et l’amitié. Rien que ça. Le récit d’un monde presque entièrement disparu.
Mais j’ai beau m’échiner à vanter ce roman d’exception, jamais je ne serai aussi efficace, jamais ne serai aussi proche de la vérité que Jacques A. Bertrand de l’Obs, lui qui écrivait ceci :
« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n’est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. »

En complément à ce texte et en hommage à la regrettée Véro, vous pourrez la chronique que celle-ci avait faite du Starlight de Wagamese.

Traduit de l’anglais par Christine Raguet.

Seb.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Richard Wagamese, Zoé / 10/18, 284 p. / 310 p. , 20€ / 7€50.

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