Présent depuis plus de trente ans dans le paysage littéraire français, capable d’écrire des romans (très) noirs comme de la poésie ou des textes destinés à la jeunesse, communiste fidèle et convaincu, Jérôme Leroy cultive néanmoins une discrétion certaine et une modestie que l’on apprécie par ici. Récompensé à plusieurs reprises, il a depuis longtemps déjà prouvé sa capacité à nous surprendre et à nous toucher. Enseignant en ZEP durant une vingtaine d’années, l’homme a l’expérience du terrain et chacun de ses textes en est imprégné.

Dans sa veine noire, Le Bloc (Série Noire 2011 / Folio Policier 2013) puis L’Ange gardien (Série Noire 2014 / Folio Policier 2016) avaient révélé sa capacité à livrer des récits particulièrement réalistes dans lesquels il mêlait avec brio trame politique et codes du polar, préoccupations sociales et sens du récit. Très attentif aux dérives et replis identitaires de notre société, Jérôme Leroy enfonçait le clou en 2018 avec La Petite gauloise (La Manufacture de Livres / Folio Policier en 2019), récit explosif dans tous les sens du terme. C’est peu dire, donc, que l’on reçoit avec délectation ces Derniers jours des fauves, présenté par son éditeur comme « le grand roman des coulisses du pouvoir » ce qui, après lecture, ne semble finalement pas si exagéré. Entre crise des Gilets Jaunes, pandémie et attentats, ce sont ces cinq dernières années qui servent de toile de fond à cette fiction politique.

Manifestation de Gilets Jaunes à Rochefort, le 24/11/2018. Photo : Xavier Leoty.

« Nathalie Séchard, celle qui incarna l’espoir de renouveau à la tête de l’État, a décidé de jeter l’éponge et de ne pas briguer un second mandat. La succession présidentielle est ouverte. Au sein du gouvernement commence alors un jeu sans pitié. Dans une France épuisée par deux ans de combat contre la pandémie, les antivax manifestent, les forces de police font appliquer un confinement drastique, les émeutes se multiplient. Le chaos s’installe. Et Clio, vingt ans, normalienne d’ultra-gauche, fille d’un prétendant à la présidence, devient une cible … » (4ème de couverture).

Jérôme Leroy donne le ton avec une scène d’ouverture particulièrement réussie qui réussit la synthèse de ce que l’on aimera finalement dans ce roman, à savoir ce mélange d’ironie mordante et d’analyse affûtée d’un côté, d’humanité et de sensualité de l’autre. Car, tout fauves qu’ils soient, ses protagonistes sont faits de chair et de sang, avec ce que cette notion implique de fragilité voire de faiblesse. Et Leroy prend un malin plaisir à parsemer son récit de détails charnels, potentiellement érotiques, parfaits penchants à la froideur administrative et à l’insensibilité apparente qui règnent dans les officines du pouvoir (dont le sexe est un des attributs, il convient de s’en souvenir).

Photo : DR.

Scrutateur attentif d’une société en proie au doute, Leroy dissèque les pratiques de la classe dirigeante, entre tractations et compromis, franches magouilles et mauvais coups. Cyniques, opportunistes, impitoyables, les hommes et femmes politiques qu’il met en scène ont été inspirés de ceux qui nous gouvernent et gravitent dans les cercles du pouvoir depuis plus ou moins longtemps. Le lecteur se fera un malin plaisir de rendre à chacun(e) son vrai visage et son identité officielle. Ici, peu de place pour les idéaux, c’est plutôt la realpolitik qui prévaut, au détriment des illusions que l’on peut encore entretenir en début de carrière. Et de la politique au crime, il n’y a souvent qu’un pas, que certains ici n’hésiteront pas à franchir, donnant à Jérôme Leroy l’occasion de brusques embardées dans son récit et nous rappelant par la même occasion que Les derniers jours des fauves est un très bon polar en plus d’être un grand thriller politique.

Féroce et souvent drôle, noir et tendu, parsemé d’éclats de sensualité et imprégné d’une empathie certaine envers ses personnages, y compris les pires crapules, Les derniers jours des fauves débride ce début d’année tout au long de ses 430 pages et Jérôme Leroy s’y montre étourdissant de facilité et de maîtrise, largement à la hauteur d’un Manchette ou d’un Fajardie pour lesquels il n’a jamais fait mystère de son admiration. Tout le monde en prend pour son grade, rarement jeu de massacre aura provoqué autant de jubilation, rarement encore on aura vu romancier capter aussi finement l’air du temps et ce qui ressemble de façon troublante à la fin d’un monde, le nôtre.

« S’ils sont moins cons qu’au Bloc, ou d’une autre espèce de connerie, ils sont infoutus d’affronter le suffrage universel avec leurs têtes caricaturales de hauts fonctionnaires qui ont pantouflé dans le privé ou de créateurs de start-up qui confondent la nation et un open space où on se tutoie entre salaires à cinq ou six chiffres. Sans compter cette arrogance de classe qui a été du sel sur les plaies des Gilets Jaunes et qui leur a coûté si cher. »

Yann.

Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy, La Manufacture de Livres, 430 p. , 20€90.