« Penché sur la table, la plume en l’air, il jeta un coup d’oeil par la porte et, dans cet espace libre, vit dans le chambranle en bois de teck toutes les étoiles s’envoler sur le ciel noir. Elles prirent leur essor toutes en même temps et disparurent, laissant seulement une obscurité piquée d’éclairs blancs, car la mer était aussi noire que le ciel et parsemée d’écume dans le lointain. Les étoiles qui avaient fui avec le roulis revinrent avec le mouvement contraire du navire, précipitant vers le bas leur multitude scintillante, non pas comme des petits points brillants, mais transformées en cercles minuscules luisant d’un éclat vif et mouillé. »

Poursuivant leur travail de réédition des oeuvres de Conrad, les éditions Autrement proposent avec ce 25ème titre un petit chef d’oeuvre de concision, un texte travaillé, ciselé, qui, en moins de 200 pages, donne un aperçu vertigineux du talent de son auteur. Il est bon de rappeler, comme le fait Mathias Enard dans sa préface, que l’auteur ukrainien parlait couramment le français (avec un fort accent marseillais) mais avait très vite choisi l’anglais comme langue d’écriture, lui qui avait adopté la nationalité britannique a à peine trente ans.

Après une carrière maritime qui lui permit de bourlinguer à travers les mers et océans durant plus de quinze ans, Conrad se décida, faute de nouvel engagement, à se consacrer à l’écriture afin de pourvoir à ses besoins. Écrit en 1903, précédemment traduit par André Gide en 1918, Typhon est ici présenté dans la traduction d’Odette Lamolle de 1998.

Joseph Conrad (1er plan) à bord du Ready, 1916. Crédit photo inconnu.

Alors qu’il se rend en Chine « chargé de fret dans ses soutes inférieures et de deux cents coolies chinois qui revenaient dans leurs villages », le Nan-Shan, commandé par le capitaine MacWhirr, est pris dans une tempête d’une rare violence au cours de laquelle le capitaine et son équipage vont tenter de résister à la fureur des éléments.

Ainsi résumée, l’intrigue de Typhon semble promettre un « roman de mer », un récit d’aventures maritimes de plus mais il serait fâcheux de le réduire à cette dimension tant il s’agit ici avant tout d’une histoire d’hommes. Au sujet de MacWhirr, ces mots de Conrad sont repris dans la préface :  » MacWhirr n’est pas un homme que j’ai côtoyé pendant quelques heures, quelques semaines ou quelques mois . Il est le produit de vingt années de ma vie. » S’inspirant librement d’une vie riche d’expériences, de rencontres et d’aventures, Conrad en imprègne chaque ligne de son roman et les portraits qu’il livre ici ont une épaisseur palpable et se tiennent devant nous jusqu’au plus fort de la tempête. Mais c’est évidemment la présence dans les cales du bateau de ces deux cents coolies chinois qui donne au drame sa véritable dimension. Ramenant au village les économies durement réalisées pendant des mois de labeur à des kilomètres de chez eux, les pauvres hommes deviennent l’enjeu de cet affrontement entre l’équipage et la furie des éléments, ajoutant une part de chaos à une situation déjà hors de contrôle.

Profondément humain, Conrad parvient également à saisir la poésie, l’obscure beauté qui se dégage de la tempête. Il livre ainsi des pages splendides et nous fait toucher du doigt la façon dont la météo évolue, passant d’une sombre menace à un déchaînement impitoyable au coeur duquel le navire et ses hommes sont secoués sans ménagement.

PHOTO : AP/YONHAP, KIM HO-CHEON.

« Le soleil, lorsqu’il se coucha, avait un diamètre réduit et un éclat brunâtre, expirant sans rayons, comme si des millions de siècles s’étaient écoulés depuis le matin et que sa dernière heure fut venue. Une bande compacte de nuages apparut u nord, d’une sinistre teinte olive foncé; bas et immobiles sur la mer, ils ressemblaient à un obstacle solide sur la route du navire, qui se traînait vers eux comme une créature épuisée conduite à la mort. Le crépuscule cuivré s’éteignit sans hâte et l’obscurité amena au-dessus des têtes un essaim de grosses étoiles instables, qui rougeoyaient comme si on leur soufflai dessus et avaient l’air d’être suspendues tout près de la terre. »

Il faut lire ou relire Conrad pour la beauté des ses pages et le dépaysement parfois brutal qu’elles offrent, en plus d’une plongée dans les méandres de l’âme humaine. Essentiel.

Traduit de l’anglais par Odette Lamolle.

Yann.

Typhon, Joseph Conrad, Autrement, 181 p. , 8€.

Lord Jim

Il vit un grain noir qui, en silence, avait mangé un tiers du ciel. Vous savez comme ces grains surgissent là-bas vers cette époque de l’année. On voit d’abord l’horizon qui s’assombrit – rien de plus ; puis se lève un nuage opaque comme un mur. Une frange nébuleuse, striée de lueurs blafardes et plombées, monte à toute vitesse du sud-ouest, dévorant les étoiles par constellations entières ; son ombre couvre les eaux en un rien de temps et confond ciel et mer en un unique abîme d’obscurité. Et tout est silencieux. Pas de tonnerre, pas de vent, pas un bruit, pas une lueur d’éclair.

Puis, dans l’immensité ténébreuse, apparaît une arche livide ; une ou deux levées de houle passent qui sont comme des ondulations des ténèbres elles-mêmes, et, tout d’un coup, vent et pluie s’abattent ensemble avec une singulière impétuosité, comme s’ils avaient brusquement jailli à travers une matière solide. »

Photo : Benoît Stichelbaut.

Tu as vu, ça calme hein, une écriture pareille, ça ne se croise pas dans n’importe quel port. Je peux déjà te dire chère lectrice, cher lecteur, que c’est comme ça tout du long des plus de cinq-cents pages de ce roman. Joseph Conrad sait écrire pour sûr, et il sait raconter une histoire.

Lorsque j’ai ouvert ce roman, que j’ai parcouru les premières lignes, ça m’a fait un drôle d’effet. Il y avait une atmosphère, et ça c’est très important l’atmosphère dans un livre. L’atmosphère, si elle est bien refabriquée, c’est comme si tu pouvais la toucher, la palper. L’atmosphère, c’est la sublime robe que porte la femme qui t’a tapé dans l’œil, elle met les formes en valeur, elle raconte déjà une histoire, la suite de l’histoire. Joseph Conrad possède ce savoir-faire, de poser l’ambiance. Comme je te l’ai dit, quand j’ai commencé à lire, je me suis vu entrer dans un de ces troquets bas de plafond, empestant la fumée et la bière, aux tables sclérosées de relents de d’alcools forts, où des marins faisant largement plus vieux que leur âge tiraient goulument sur leur pipe ou leur clopot, courbés sur leur chaise, un coude appuyé sur une table qui a vu passer trop de navigateurs et sur laquelle des milliers d’histoires ont glissé. La lumière jaune des lampes à huile ne parvenait pas à refouler totalement les nappes de pénombre, et des pans entiers de la salle restaient interdits à la vue ; mais pas à l’imagination. Ça parlait bas à certaines tablées, comme des gens échangeant des secrets lourds et importants tandis qu’à d’autres endroits, comme au vieux comptoir de bois patiné, on riait de bon cœur et on hurlait presque pour se sentir vivant. Les très anciennes lattes en bois local qui ne jointaient plus très bien au sol tremblaient sous les coups de talons des joueurs de cartes. Les deux basses et étroites fenêtres jetaient un regard aveugle sur le port où des fanaux perçaient la nuit d’encre. C’est là que je me suis assis, au coin d’une table, une chope à la main. Il y avait trois gars qui causaient d’un autre gars, un certain Lord Jim qu’ils disaient. Enfin, c’était surtout un des trois qui en parlait. Et si t’avais vu son visage quand il prononçait son nom, il s’illuminait, pas de joie mais de respect et d’admiration. Alors moi aussi j’ai posé un coude sur la table, et je me suis penché vers l’avant et j’ai tendu l’oreille, pour ne rien perdre de ce récit qui captivait déjà les autres. Ils en oubliaient même de siffler leurs verres.

Tu vois peut-être mieux ce que je veux dire maintenant. Ouvrir ce roman, c’est t’asseoir à cette table, et le type qui raconte il raconte rudement bien. Parce qu’il a connu ce Lord Jim, un fameux gars à coup sûr. Un phénomène même, un style d’individu que tu ne croises pas tous les jours, ni même toutes les années. Un genre d’homme dont on se souvient longtemps après, quand on est vieux et qu’on regard en arrière. Alors notre cœur se gonfle de fierté, celle de l’avoir connu et surtout celle de l’avoir étudié et compris avec justesse. Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un homme ou une femme, c’est de saisir sa substance, de comprendre son fonctionnement profond.

Joseph Conrad, il te propose de comprendre le fonctionnement de Jim, de savoir de quel bois est fait ce jeune gars qui avait des principes solides dont il était fier. Des valeurs qu’il portait au front, en bombant le torse, sans se montrer orgueilleux, non, mais avec une haute idée de ce que doit être son existence. Et Jim connaît bien la mer, les océans, les turpitudes des tempêtes, les vagues scélérates comme on dit. Il est jeune mais il maîtrise son élément, il est malgré son âge, second d’un navire, le Patna. On lui fait confiance, il jouit déjà d’une belle réputation. Mais un jour, il n’est pas à la hauteur de ce qu’il attendait de lui-même. Et c’est une marque au fer rouge, indélébile. Cette faute, cette erreur, il va l’endurer comme pour expier. Et ça va l’amener à errer là-bas, dans cet Extrême-Orient encore mystérieux à l’agonie du dix-neuvième siècle. Et Jim, tout rempli de lui et de ses principes, s’est juré qu’il ne faillirait plus jamais, qu’il ne cèderait jamais plus à la peur. C’est cette histoire que te narre monsieur Conrad, une histoire de quête.

C’était le genre de garçon que l’on aime avoir auprès de soi ; le genre de garçon que l’on se plaît à penser qu’on a été soi-même ; le genre de garçon dont l’aspect seul proclame la familiarité avec ces illusions que l’on avait crues mortes, éteintes, froides, et qui, comme ranimées à l’approche d’une nouvelle flamme, suscitent un frémissement tout au fond, loin quelque part au fond de soi, un frémissement de lumière…de chaleur ! »

Jim a bâti toute sa confiance dans l’idée qu’il se fait de lui, il y puise sa force. Aussi, à la suite de sa défaillance qu’il juge honteuse, sa seule obsession est de se racheter, de tracer une trajectoire parfaite et droite, dans la morale et le domaine de l’honneur. Il a trébuché et il en fait un fromage, tout chez lui est mobilisé pour interdire un jour, le retour de cette chose qu’il méprise au plus haut point, la peur.

« Le monde était silencieux, la nuit envoyait sur eux son souffle, une de ces nuits qui semblent faites pour abriter la tendresse, et il y a des moments où nos âmes, comme libérées de leur noire chrysalide, rayonnent d’une sensibilité exquise qui rend certains silences plus limpides que des discours. »

L’autre niveau de lecture, l’autre thème qui est travaillé, c’est l’amitié. L’amitié, la fraternité, la fidélité, toutes ces choses qui réhaussent d’une manière considérable le goût de la vie, qui recouvre d’or les relations entre humains. L’auteur sait nous toucher, injecter de l’émotion, des sentiments, et le narrateur nous est si proche que ses sentiments deviennent nos sentiments. Il réussit l’exploit de nous faire croire que nous aussi, nous avons connu Lord Jim, Tuan Jim comme disent les indigènes.

Peter O’Toole dans le rôle de Lord Jim, adapté par Richard Brooks (Columbia Pictures).

« Je ressentais une sorte de gratitude, d’affection, pour cet égaré dont les yeux m’avaient distingué alors que j’occupais ma place dans les rangs d’une multitude insignifiante. »

Le genre de phrase pour laquelle n’importe quel auteur, inconnu ou primé serait capable de tuer. Une putain de phrase. Je lis aussi pour cela, tomber sur ces perles, ces diamants qu’il faut dégager d’un paragraphe, qui d’un coup me sautent au visage et au cœur.

Si tu connais un peu l’auteur, tu sais qu’il a bourlingué et navigué. Sans doute est-ce cela qui confère ce réalisme qui transpire de partout. Et puis c’est quand-même l’homme qui a écrit Au cœur des ténèbres, son livre le plus célèbre, dont Francis Ford Coppola s’est inspiré pour son dantesque et furieux Apocalypse now.

Voilà, je crois que j’ai tout dit, il ne te reste plus qu’à filer chez votre libraire.

PS : ce livre n’est pas un livre qu’on picore. Il faut avoir de longues plages de disponibilité, pour s’enfoncer dans le récit, s’acclimater, s’attacher aux personnages. Il faut s’embarquer pour des heures, et donner sa chance à un roman qui met un peu de temps à démarrer, mais la patience vaut sacrément le coup.

Traduit de l’anglais par Henriette Bordenave.

Seb.

Lord Jim, Joseph Conrad, Folio, 508 p. , 10€40.

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