Gabrielle court aussi vite qu’elle le peut vers la maison, vers la chambre où son arrière-grand-mère tant aimée décline depuis des mois. Ses mains sont blessées, brûlées, on sent son trouble mais rien ne nous est raconté.

Gabrielle a 13 ans et on va l’accompagner pendant les trois années suivantes. Rien ne sera plus jamais pareil mais elle donne le change. Elle fait « comme si » même si tout s’effrite en elle et provoque de drôles de conséquences dans son quotidien.

On la suit aussi depuis le jour de sa naissance survenue trois mois trop tôt. On la voit grandir dans cette famille qui habite un petit village, tient aux traditions, se réunit régulièrement pour des fêtes où se côtoient quatre générations, une famille où chaque femme porte son propre lot de lassitude, d’amertume et de résignation.

Le Silence s’impose à Gabrielle tout au long de ce 1er roman qui maîtrise à la perfection l’équilibre précaire qui la maintient entre raison et folie, entre envie de vivre et souffrance indicible. On a envie de saisir ses épaules et de la secouer, de l’aider à exprimer enfin ce traumatisme bien trop lourd à porter. J’avais peur de terminer le livre, d’être déçue, que toute la tension accumulée s’effondre dans une fin ratée qui gâche tout ce qui nous tenait en ses filets depuis cette 1re page brillante. Eh bien… je dirai juste que j’ai autant aimé les dernières phrases que les 1res et je vous souhaite le même envoûtement à la lecture de cet excellentissime premier roman.

Aurélie.

Allez, je dois bien l’avouer : je suis un petit peu, mais alors un tout petit peu jalouse de Laurine Thizy. Parce que, vraiment, comment est-il possible d’avoir autant de talent et écrire un tel premier roman ? (Allez, pour garder ma dignité, je vais plutôt dire que je suis profondément admirative). Je dois bien reconnaître que j’étais complètement passée à côté de ce roman lors de sa sortie au mois de janvier ; j’ai profité d’une semaine de vacances (oui, j’aime bien, aussi, raconter ma vie) pour m’y plonger. Et le moins que l’on puisse dire est que je ne l’ai pas regretté.

Dès les premières lignes de ce roman, on est happé par une écriture d’une force et d’une justesse remarquables, et par Gabrielle, la figure centrale de ce roman – l’un de ces personnages de papier que l’on n’oubliera pas de sitôt. Dans les toutes premières lignes, qui insufflent d’emblée un rythme et une écriture épatants, Gabrielle a treize ans ; elle court pour oublier le chagrin : son arrière-grand-mère Maria, socle de son existence, vient de mourir. À partir de ce moment charnière (la construction du livre est, à l’image du reste, remarquable, alternant les allers et retours temporels sans que jamais ce procédé ne tombe dans le cliché – au contraire, le travail structurel est admirable, distillant peu à peu les informations sur l’intrigue et les personnages et embarquant le lecteur dans un jeu d’échos subtils), Laurine Thizy nous embarque au cœur de la vie de cette jeune fille, depuis sa naissance miraculée de grande prématurée jusqu’à ses seize ans.

Si ce personnage construit avec une délicatesse stupéfiante est indéniablement le cœur du récit, elle est entourée de personnages tout aussi inoubliables, vivant quelque peu en vase clos dans ce coin que l’on devine être le Sud-Ouest, à côté de la Ville Rose, la Ville des Fous ou encore la Ville du Jambon – plusieurs générations regroupées dans un cadre tout aussi familial que névrotique : Maria donc, l’arrière-grand-mère qui a fui l’Espagne et voue le même amour fou à la Vierge Marie et à son arrière-petite-fille ; Joséphine, la brue malmenée et agressive ; Suzanne, la mère de Gabrielle, qui trouve le moyen de survivre dans le silence et l’acceptation ; la tante Bénédicte, qui s’absente un jour du récit et dont elle comprend qu’elle a fui sa vie de mère et d’épouse ; les cousines, Julie, Estelle et Lisa, miroirs opposés et complémentaires à la fière et solitaire Gabrielle. Mais aussi des hommes, seconds rôles tour à tour rugueux et touchants : Peyo le père, qui peut faire preuve tout autant d’amour que d’incompréhension ; le pédiatre qui, sans le deviner, conduit Gabrielle vers la passion de sa vie ; Raph, le premier amoureux, unique et doux. Il y a des clowns aussi, dont la fonction et le rôle dans le récit ne se comprendront que dans les toutes dernières pages – et qui bouleversent.

Et puis, en plus de cette maîtrise romanesque remarquable, rarement un livre m’aura donné l’impression de saisir avec autant de délicatesse et de finesse ce que peut être l’adolescence. Plus d’un ont échoué à saisir les contours de cet âge charnière et difficile. Ici, dans le récit de la vie de Gabrielle, pas l’ombre d’un cliché, pas le moindre soupçon de caricature – au contraire, tout sonne juste, tout sonne beau, depuis la personnalité obstinée et emplie de failles de Gabrielle, en passant par sa passion pour la gymnastique, les changements et les défaillances de son corps, les relations familiales et amoureuses. Les quelques indications temporelles (une musique, une émission de télévision, un fait divers) laissent à penser que l’histoire se déroule au début des années 2000 mais peu importe : par son talent, Laurine Thizy a construit une histoire atemporelle, de celles qui font des  livres de grands romans initiatiques.

Les Maisons vides, Laurine Thizy, L’Olivier, 267 p. , 18€.

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