« Tomber rien que pour moi. »

« Moi aussi durant des années ma vie n’a tourné     

qu’autour de la moto,

c’était mon seul amour et je sais combien c’est difficile

 de lui dire adieu. »

Giacomo Agostini

   

Qu’est-ce qui différencie un grand livre, celui auquel on se réfèrera, qu’on relira sans doute, en tous cas qu’on va garder et offrir et un bon livre, voire un très bon livre ? Déjà, le lire jusqu’au bout, sans forcer, avec plaisir et même happé, par instants. Eût égard à son ambition et sa puissance – « Perrault puait la mort. » -, il n’y a pas eu assez de barouf autour de ce livre lors de sa sortie, au printemps 2021. On attendait l’occasion d’y revenir, son édition en poche. Un an après sa lecture, la mémoire est toujours vive et l’enthousiasme intact.

   Dernier tour lancé  d’Antonin Varenne, n’est pas un livre ordinaire. Avalé en moins d’une semaine, alors qu’on lit lentement, uniquement après 20 heures et guère plus tard que 22, c’est déjà un signe. Après un démarrage poussif, sacré paradoxe pour un roman qui cause de MotoGP, de Superbike et des dingues qui les pilotent. Posé comme ça, c’est réducteur. Varenne s’est brillamment emparé de ce sujet, le mundillo des courses de bécanes pour nous entretenir d’un tas d’autres choses. Il a lâché ses personnages, dont le principal, dans ce cadre très codifié. Auquel, on ne connaissait strictement rien, pas plus qu’on ne s’y intéressait.

« Alain lui expliqua et lui montra.

   Appuyer sur la poignée du décompresseur.

   Pousser lentement sur le levier du kick avec la botte renforcée,

   Faire descendre le piston du monocylindre, jusqu’à ce que la poignée du décompresseur fasse clic en remontant.

   Laisser le kick remonter sur son ressort jusqu’à son point de départ.

   Ne pas mettre de gaz à la poignée.

   Le genou haut, kicker sans hésiter, sans faiblir, sans forcer, ni lentement, ni trop vite, jusqu’à la butée basse du kick.

   Garder le pied sur la pédale du kick.

   En cas de raté, le mélange air essence non explosé, compressé peur faire remonter le kick, briser le pied, le péroné.

   Le Djebel réglé par Alain démarre au quart de tour.

   La chaine de balancier qui compense les vibrations du monocylindre, émet son sifflement.

   Le ralenti est bon, monte dans les tours en quelques minutes. Le moteur est chaud. »

   Page 111, normalement, le lecteur est chaud aussi. Même si le goût et les choses de la motocyclette ne lui sont pas familiers. Ce n’est pas le moindre des talents de l’auteur d’intéresser le lecteur à l’univers de son livre, la bécane de course, a priori une niche. Cependant, Antonin Varenne n’a visiblement pas écrit son livre pour des bikers. Le mec est pédagogue, il sait t’amener DANS la moto, tout comme au cinéma, Michael Mann, dans Thief, dès le générique du film, te briefe sur comment on perce convenablement un coffre-fort. Chez Varenne, comme chez Mann, le pourquoi vient plus tard, au fil des pages et des images.

Antonin Varenne – DR.

   Après la page 111 vient la 112 (le roman en compte presque 500). Là, l’auteur se fait proustien. Il te madeleine dans le cambouis. Tu ne sais pas comment marche un moteur de moto ? Avant de vraiment farfouiller dans la caboche de son champion, il affranchi le profane : un moteur de moto, ça marche comme ça, fiston – « fiston » est important – :

« Moteur quatre temps, régulier, lent et mat. Un. Le piston descend, admission d’air et d’essence. Deux. Le piston remonte, compression du mélanfe chauffé à trois cents degrés. Trois. Étincelle des électrodes des deux bougies d’allumage, explosion, le piston est repoussé au point bas. Quatre. La soupape d’échappement s’ouvre, le piston remonte et chasse les gaz de la chambre. L’énergie thermique est transformée en énergie mécanique. La bielle transforme le mouvement linéaire du piston en mouvement rotatif. L’arbre à cames transforme le mouvement rotatif en mouvement de poussée. La poussée déplace les engrenages de la boite de vitesse, qui prennent son énergie au bloc moteur à quatre temps. L’axe de la boite de vitesse entraîne le pignon de sortie, la chaîne de propulsion s’accroche aux dents du pignon, elle lui prend sa force et la transmet à la couronne de la roue arrière. » Chapeau bas pour la transcription romancée des détails techniques.

Circuit du Losail, Doha, Qatar – DR.

   Avant la palpitance, la frénésie parfois, faut avouer s’être demandé où le livre partait. Comme on s’acharne sur un kick loupé, ça ne démarre pas, mais on sait que ça peut venir. L’éditeur, La Manufacture de livres, a prévenu, finaud, en quatrième de couverture, ça aide : « Julien Perrault a tout perdu en percutant deux de ses concurrents sur le circuit du Mans. Lui qui avait été le prodige du Grand Prix Moto est devenu le paria, « l’assassin ». Mais un sponsor sulfureux propose au jeune homme de revenir sur le devant de la scène. Courir de nouveau. Seulement, son retour sur les circuits, Julien ne l’envisage plus seul. À ses côtés, dans l’équipe qui le préparera à la course, il comptera sur la psychiatre qui le suit depuis son accident, son père qui a construit ses premières motos et ce peintre un peu fou devenu son ami. Trois soutiens des plus atypiques au cœur du grand cirque qui se prépare. »

   D’abord, on s’est dit, l’auteur est un motard, pas possible autrement. D’autant qu’on ne connaissait pas Antonin Varenne. Et que quelques réserves sont assez vite apparues, comme souvent lorsqu’une affèterie nous saute à la gorge et qu’elle est mise en page de façon à ce qu’on ne la loupe pas. Déverser l’écume en suivant, afin de libérer l’espace et de n’en plus parler, tant le livre est au-delà de ces chichis similis gavaldiens. Disons que l’auteur – pourtant pas un perdreau de l’année, c’est son onzième ouvrage – se sera laissé aller, ça arrive aux meilleurs. Florilège :

« Tout geste réussi doit être beau.

Tout geste beau est réussi.

L’esthétisme chez les poètes remplace l’imagination, leur donne des ailes, sans quoi ils ne peuvent passer sans tomber d’une gouttière à une fenêtre. »

page 17

« (…) Des pas de marelle, jusqu’au ciel.

  Trois cent cinquante huit.

   On le regarda monter à bord.

   Honte et fidélité.

   Je ne suis pas le fils, je suis le père.

   Il traversa le bus, front bas.

   Aimez-le pour voir, et vous saurez.

page 21

   « Il ne savait pas si le mot anniversaire contenait à l’identique le prénom d’Annie.

   L’anniversaire sonnait comme un adversaire. »

page 49

   Oh, non, qu’on se disait, le livre dans la main qui les fait valdinguer au bout de la pièce. L’instinct – et Médéline (1), à l’origine de la lecture – ont fait tenir. À mesure que le roman avance, les fantaisies s’estompent. Exit le style qui tue le style et, possiblement, une histoire. Les dialogues claquent justes, à l’économie, on ne dit que l’essentiel, sans trainer en route. La plume est sans gras, l’histoire sous bonne garde, des phrases courtes et du rythme, beaucoup de rythme.

   Dans le Journal du Dimanche du 4 mars 2021, l’écrivain lève un coin du voile : « L’idée de départ, c’était de parler de l’univers de la moto, sachant que ce ne serait pas l’unique sujet. Le circuit, une arène toute aussi dramatique que celle du ring sauf que cet engin a rarement sa place dans la littérature de sport. Comme s’il y avait une sorte de ségrégation. Et puis, j’avais cette question lancinante : à quoi sert le roman sportif ? »

Circuit de Mireval – DR.

   Le roman sportif ! Noble ambition, bien trop peu partagée alors que les problèmes de couple et de société encombrent les rayons des libraires. Ça change du roman « social » pleurnichard, se guignant rédempteur, à la mode de chez nous. Et là, Varenne fait mouche, tout en maîtrise, éparpillant ça et là, Les Troubles de l’Humanité Frénétique – ce qu’il faut d’affect et de social, tragédie et pognon – sans quitter le taquet de son engin. Son pitch est lumineux : « L’histoire d’un papa mécanicien qui offre une moto à son fils de cinq ans pour le consoler de la disparition de sa mère. »  Pour que l’histoire file et secoue, Varenne comme un bon journaliste sportif, expose méticuleusement les arcanes et rouages du MotoGP, le championnat du monde de la catégorie reine, cornaqué par l’hydre Dorna Sports, une boîte espagnole détentrice des droits commerciaux et télévisés, propriété de la société de capital-investissement Bridgepoint Capital, tenue par Carmelo Ezpeleta (2), comme Bernie Ecclestone tenait la F1. Ce à quoi Ezpeleta et Ecclestone, les manitous du gros pognon n’étaient peut-être pas sensibles, c’est « qu’un orgasme fait dans la tête le bruit d’un objet se déplaçant à 250 km/h, qu’un orgasme sent l’essence. »

   Il y a bien, au-dessus de tout, des masses de fric, l’immoral, le gros pognon des promoteurs et l’hypothétique des margoulins qui grenouillent dans le marigot du Circus, de Doha, le circuit de Losail, à Jérez, au cœur des vignobles produisant le vicelard vin de xérès. Doha, Jerez, deux des trois circuits en surchauffe. On notera que c’est un livre où il ne pleut pas. Tout du long, le cagnard. Il est aussi beaucoup question du petit circuit de Mireval, à quelques bornes à vol d’oiseau de la maison familiale dans un lotissement de Villeneuve-Lès-Maguelone, au bord des étangs au sud de Montpellier, pas loin de la Méditerranée. À l’origine un circuit de F1, créé pour concurrencer celui du Castellet, devenu un centre d’essai pour une marque de pneus. Julien Perrault y a accompli ses premiers tours de piste. Il y a été couvé, c’est le nid dans lequel il revient toujours. C’est là, à l’abri du public, des sponsors et du circus que l’affaire va se cristalliser.

« Perrault venait d’écraser son propre record sur le circuit. D’une demi seconde. Il essorait la CBR-RR, lui faisait cracher ses derniers chevaux. Il la méprisait.

   À l’arrêt au stand, Julien lui demanda : Dérègle tout. Fais-en une merde. Ça me fera travailler.

   L’ingénieur s’évertue à rendre la machine impossible à piloter, inversant les courbes de programmation sur son ordinateur.

  • C’est ce que vous voulez ?

   Julien remit son casque.

  • Oui.
  • Elle va être dangereuse réglée comme ça.

   Julien repartit en piste.

Plus loin :

  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Il m’a demandé de dérègler la moto. Les freins et les amortisseurs sont désynchronisés, il a quasiment plus de frein moteur, j’ai allongé tous les rapports alors qu’ici, il faut tout raccourcir. Le traction control est au minimum. Il a les 190 chevaux en direct. J’en ai fait une moto des années 80 avec un moteur de 2019 ! »

   Perrault en majesté.

   Dans L’Équipe du 28 mai 2021, il était question d’un autre dingue, Valentino Rossi, alias The Doctor, le n°46, nonuple champion du monde de la catégorie reine, MotoGP. L’Italien a quarante deux ans et 420 grand prix au compteur. Sa prodigieuse carrière est derrière lui. En cinq courses, Rossi n’a inscrit que cinq points, pas une seule fois dans le top 10. On parle de « performances indignes » de son rang. Seizième au Grand Prix d’Espagne, à Jerez, le champion commente : « La Yamaha fonctionne mieux que la saison passée et les pneus sont les mêmes. En revanche, moi, je suis moins rapide. » Un type de chez Michelin : « Valentino a toujours préféré des pneus rigides parce qu’il aime avoir une moto bien calée sur l’angle, mais le véritable problème, c’est qu’il aujourd’hui face à lui des jeunes pilotes hyper agressifs. » Alors Valentino lutte et enchaine les séances d’essai en tournant comme un maboule. « Comme s’il cherchait sur la piste la solution miracle aux ravages de l’horloge du temps. »

Accident entre Johann Zarco et Franco Morbidelli, mettant en éventuelle responsabilité Valentino Rossi. 
Red Bull Ring. Spielberg. Autriche. 16 Aout 2020 – DR.

  Le temps de ces fadas du chrono n’est pas le nôtre. Il y a du Rossi dans Perrault et inversement. Mais nous sommes dans un roman et Varenne, s’il intègre parfaitement ses informations, ne va pas se priver de pousser le curseur « s’en fout la mort » aux extrêmes.

« À la cinquième course de la saison 2018, dans le dernier tour lancé des qualifications du Shark Helmets Grand Prix de France, personne ne demande à Julien Perrault de rouler à fond alors qu’il a déjà décroché la pole position et gagné la montre gravée.« 

   Le numéro 5 tue Franco Simonelli et envoie Edward Spies dans un fauteuil roulant. » p 80 puis plus loin p96

« Edward Spies, paraplégique, était le coéquipier de Julien dans le team Tech 4.

   Personne n’était ami avec Perrault. 

   Spies était ami avec Simonelli. À l’entrée de la chicane Dunlop, ils roulaient côte à côte, visières relevées, et se félicitaient pour leurs temps. Spies s’était qualifié sixième et Simonelli cinquième. Ils roulaient au pas et se serraient la main, ils riaient quand Julien les avait coupés en deux. »

   « Le tribunal arbitral du sport, à Lausanne, tranche.

 Le numéro 5, Julien Perrault, pilote Tech 4 Yamaha, était dans son dernier tout lancé de qualifications et avait le droit et le choix de rouler à la vitesse maximale, alors même qu’il avait déjà enregistré le tour le plus rapide de la séance. (…) Le numéro 5, Julien Perrault, n’est pas jugé responsable. 

Circuit de Jerez, Andalousie, Espagne – DR.

   Mais il n’aura plus de contrats, plus de sponsors. Il y a des valeurs et des résultats plus forts que la victoire. Le sport a ses policiers : les gains. » L’on pourra là se référer au film de Jérôme Laperrousaz, Continental Circus (1972, prix Jean Vigo). Durant la saison 1969 du championnat du monde de vitesse, Jack Findlay, pilote australien d’une écurie privée remplace Bill Ivy, mort au guidon durant les essais du GP d’Allemagne de l’Est. Il est question des diffucltés financières pour courir lorsque l’on n’est pas pilote d’usine, à l’époque de Giacomo Agostini.

   Obstinément, Julien Perrault, multi-accidenté, suturé de partout avec un dos en titane, va tenter de revenir pour gagner. Dur au mal qui va au bout de quelque chose sans jamais vraiment savoir quoi ni où ni comment sinon qu’il y va. On pourrait supposer au bout de lui-même mais ce serait trop simple. « La victoire est une drogue » disait le bandeau apposé sur le livre lors de sa sortie. Il n’ira pas seul. Un premier cercle de pieds nickelés face au monde ultra professionnel du MotoGP règlé comme un coucou suisse. Les petits contre les gros. Varenne, sans la jouer binaire, ne fait pas mystère de son inclinaison. Il brosse avec empathie, sans toutefois les dédouaner de leurs travers, le portrait de ses personnages. François le junkie érudit, perspicace et attentif, peintre, poète et philosophe à deux balles, rencontré en hôpital psy, tous les deux soignés par la même toubib, l’incertaine Emmanuelle Runacher. Laquelle tente une thérapie de groupe en temps réel avant d’intégrer la petite bande à plein temps. Faut dire qu’il y a du travail.

   Le fantôme d’Annie plane en permanence, mère dopée et psychotique, internée par le père, Alain – ne sait ni lire ni écrire -, un type simple, loyal, mécanicien de génie et instillateur du virus : le gosse très tôt, a dû choisir entre sa mère ou la moto proposée dès l’âge de cinq ans par son père, à titre de consolation. Dès lors un coin de rideau se lève sur la psychologie tordue et la solitude du champion et ses névroses. Expier ? S’amender ? Transgresser ?

   Les relations des protagonistes permettront au lecteur de saisir au passage, tout en l’immergeant dans le for intérieur du champion, de ménager des plages de respiration après des pages tendues, avec ça et là une éclaircie, le temps d’un sourire, d’un regard, quelques mots simples, enfin dépourvus de tension, comme un retour parmi nous, pauvres mortels.

   Le mélange est détonnant. Il dégouline sur tout ceux qui approchent le champion. Ça sent la casse et la tragédie, celle des moteurs, celle des ciboulots, tout du long. On se demande qui va y passer et de quelle manière puisque accidents, tentatives de suicide, overdose et internement ponctuent et empoisonnent le quotidien et constitue les bornes auquel tous se réfèrent. Ce ne sont pas quelques margoulins pittoresques, venus du prêt à porter, financer l’aventure du retour du « cavalier noir », espérant naïvement un rapide retour sur investissement et un peu de gloire au passage – les pauvres sont aussi affranchis du moto bizness que Dupont-Aignan de la stratégie militaire – qui détourneront le lecteur de la furia qu’incarne Julien Perrault, hanté parce qu’il faut bien appeler la gnaque du désespoir.

Photo : La Manufacture de Livres.

   Tout Julien Perrault tient dans ce qu’il serait trop simple de considérer comme une tentative de suicide, bourré de Fentanyl, en état de grande solitude, pour sauter au guidon de la moto de son père, dans le vide de la vallée pyrénéenne de l’Orris. Deux splendides chapitres, presque inauguraux, écrits à la première personne du singulier, conjugués au présent. Ce n’est pas si souvent qu’un lecteur est connecté en prise directe, aussi intimement, à un cerveau reptilien, celui de Julien, fils d’Alain.

« Je n’ai pas de casque.

Je vais m’écraser au sol. »

   Puis, peu après s’être miraculeusement réceptionné, remettre la moto en état.

« Tous ces gestes, ils viennent de mon père.

   Je l’ai vu faire, je sais quoi faire. »

   Là où tant d’autres se seraient vautrés en outrance psychologisante, – pensez, il y avait moyen dans ce grand roman de filiation de convoquer rien moins qu’Œdipe ou l’image du fils vengeur – Antonin Varenne, au nom du père, du fils et de la Sainte Hormone de la Gagne, plie l’affaire en quelques mots simples, à la manière d’un Benjamin Whitmer.

Répétons-les :

« Tous ces gestes, ils viennent de mon père.

   Je l’ai vu faire, je sais quoi faire. »

Didier.

1 – François Médéline, auteur, publié chez le même éditeur.

2 – https://www.paddock-gp.com/motogp-qui-sont-vraiment-dorna-sports-et-carmelo-ezpeleta/

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