De Judith Perrignon, j’aime tout :

Son travail acharné de journaliste-romancière (ou de romancière-journaliste, on ne sait pas bien) , qui nous immerge avec intelligence et fluidité – cette fluidité, justement, qui n’arrive que lorsque l’on maîtrise un sujet sur le bout des doigts – dans des univers multiples mais cohérents : l’émotion nationale créée par la mort de l’un de ses héros dans Victor Hugo vient de mourir, la réflexion sur la ségrégation autour de la noyade d’un enfant noir dans Les faibles et les forts, la création artistique et la fusion fraternelle de Théo et Vincent Van Gogh dans C’était mon frère, le destin d’une ville-personnage, celle de Detroit, dans Là où nous dansions, chroniqué par Yann à sa sortie, ou encore la déportation, dans ses livres réalisés à quatre mains avec Marceline Loridan.

Son talent radiophonique, qui, dans ses Grandes traversées de France Culture que l’on écoute volets clos, dans la chaleur de l’été, et qui sont à mes yeux des chefs d’oeuvre, nous emmènent tour à tour dans le sillage de Bruce Springsteen et de l’Amérique des invisibles ou encore (pour ne citer que ces deux-là), sur les traces de la grande Louise Michel. Des textes remarquables, des archives insensées, un travail de fou qu’elle nous partage de sa parfaite voix de radio…de véritables pépites (que vous pouvez encore écouter en podcasts sur le site de France Culture).

Son art du récit, cette union hybride et totalement maîtrisée entre un terreau journalistique et de recherches et la volonté narrative d’embarquer son lecteur et de lui montrer, l’air de rien, les pistes de réflexion, les angles d’analyse, les aspérités, les failles, les beautés et les lueurs – vous savez, ces livres où grâce à l’écrivain, vous avez l’impression d’être hyper intelligent.

Bref, je vous l’avais bien dit, de Judith Perrignon, j’aime tout (y compris, pour avoir eu la chance de passer une heure de ma vie avec elle, son extrême gentillesse et humilité tandis qu’en face je bafouillais, complètement lamentable et impressionnée, un truc qui devait ressembler au très original « j’aime beaucoup ce que vous faites »)

Photo : DR.

Et je vais briser le suspens tout de suite : ce n’est pas avec Le jour où le monde a tourné (co-édité par Grasset et France Culture) que je vais infirmer tout ce que je viens d’écrire. Dès la préface qui ouvre ce livre consacré à l’Angleterre des années Thatcher et à une des personnalités les plus controversées et haïes de l’Histoire, on retrouve tout : un propos précis et qui sait où il va, des lieux – l’Angleterre et l’Irlande du Nord – , des personnages, grands et petits, qui font la politique et l’Histoire. Et puis aussi l’évocation du travail radiophonique – car ce livre a la particularité d’être la mise en page de La Grande Traversée consacrée à Margaret Thatcher, diffusée sur France Culture pendant l’été 2020. Ne sont-elles pas remarquables, ces lignes clôturant cette préface et qui signent le programme du livre à venir :

« L’écho de ces années-là est assourdissant, tant s’y nouent nos impasses actuelles. Comment ne pas voir s’installer la répudiation sociale, la victoire de l’individuel sur le collectif, se disloquer les héritages, les sentiments d’appartenance, reculer l’idée même de solidarité, consacrée après la Seconde Guerre mondiale, comment ne pas voir ruisseler depuis les sommets, la raison du plus fort ?

Quand la mémoire prend forme, il est peut-être trop tard, mais il est toujours temps de comprendre »

Photo : Central Press – Hulton Archive – Getty.

Et c’est donc au cœur du parcours et du destin de la fille d’un petit épicier de la petite ville de Grantham (dont la municipalité, aujourd’hui encore, n’a pas fait installer la statue de la célébrité du pays sur un piédestal désespérément vide par peur des réactions) que nous invite cette fois Judith Perrignon – et le moment du reportage n’est pas anodin : il a lieu en Février 2020, au moment de la mise en place du Brexit.

Le parcours du livre reprend le découpage des épisodes de l’émission radiophonique : il évoque tout d’abord la jeunesse de Margaret Thatcher, issue d’un milieu très modeste (son père est épicier, sa mère couturière) dont elle s’extrait en partie par la volonté de son père qui souhaite qu’elle fasse des études – elle fera partie de ce groupe des conservateurs issus des classes populaires et des écoles publiques. Elle sera l’une des seules étudiantes en chimie de l’université d’Oxford, où elle commence également à s’intéresser à la politique, puis devient avocate. Cette partie de sa vie pose les bases de sa personnalité, obstinée et individualiste, « dame de fer » au milieu d’hommes, et de ses engagements idéologiques.

Photo : Michael Leonard.

Cette grande traversée nous conduit ensuite au cœur du destin de l’Angleterre à travers plusieurs épisodes marquants et symboliques du règne de Margaret Thatcher : la guerre des Malouines, la mort de Bobby Sands, les grandes grèves de mineurs des années 84 et 85, la mise en place de la Poll Taxe et les immenses protestations qui en découlèrent, et qui conduisirent, enfin, à l’évincement politique de Thatcher. Judith Perrignon et son équipe (Gaël Gillon et Benjamin Thuau) tendent le micro à des interlocuteurs variés et créent ainsi ainsi un récit choral d’où surgit le débat, les visions contradictoires – et bien souvent, l’effroi. S’expriment ainsi tour à tour l’écrivain David Lodge, Charles Moore, le biographe de Thatcher, Kenneth Clarke, fidèle de la Dame de fer, Neil Kinnock, opposant travailliste de l’époque, ou encore un mineur des grandes grèves de 1984/85 – et que dire des bouleversantes pages du journal de Bobby Sands écrites pendant sa grève de la faim, dont la paradoxale douceur et la calme obstination glacent le sang mais ne feront pas ciller d’un iota Margaret Thatcher, bien décidée à le laisser mourir.

L’ensemble est absolument passionnant et interroge sur ce moment de l’histoire anglaise qui dépasse de fait les frontières de l’île et dont on voit les conséquences qu’il a pu avoir sur notre monde actuel – ce monde qui « a tourné », mais pas franchement dans le bon sens.

Il donne également envie de (ré)écouter immédiatement les podcasts de cette Grande Traversée :  https://www.franceculture.fr/emissions/margaret-thatcher-grandes-traversees, mais bien sûr aussi la bande-son du livre : Morrissey, « Margaret on the guillotine »  (https://www.youtube.com/watch?v=hsq3H_6XuFA) ou Renaud et son « Miss Maggie » ( https://www.youtube.com/watch?v=v28HCO71AxQ).

Mélanie.

Le Jour où le monde a tourné, Judith Perrignon, Grasset / France Culture, 249 p. , 20€.