Dernier arrêt avant l’automne, René Frégni (Gallimard / Folio) -Seb

Rien n’est plus magique que l’écriture, elle va chercher des débris de vie dans des replis secrets de nous-mêmes qui n’existaient pas cinq minutes plus tôt. On croit avoir tout oublié, on allume une lampe, on se penche sur un cahier et la vie entière traverse votre ventre, coule de votre bras, de votre poignet dans ce petit rond de lumière, un soir d’automne, dans n’importe quel coin perdu de l’univers. »

Photo : Sébastien Vidal.

René Frégni publie depuis 1988, il a écrit presque une vingtaine de livres. Mais où étais-je depuis tout ce temps ? Par quel sortilège puissant n’avais-je pas mis le nez dans son œuvre ?

Mon ami, c’est qu’il y a tant d’auteurs, femmes et hommes, qui méritent d’être lus, le monde littéraire est trop vaste pour nos vies trop courtes. Toute la dichotomie de l’être humain se trouve dans le choix d’un livre. Jeter son dévolu sur un c’est en repousser cent.

Donc je n’avais jamais lu René Frégni, que je connaissais de réputation, dont j’avais entendu parler, en bien. Sans doute que c’était écrit quelque part, que je le découvrirais au bon moment, parce que la lecture d’un roman, c’est surtout une histoire de moment, c’est une rencontre, il ne faut rien précipiter, rien forcer, si tel ouvrage doit venir à toi, il finira par y arriver. Laisse faire les choses et le temps, peu de choses surviennent au hasard.

Finalement, je suis un veinard. Je suis un veinard parce qu’il me reste tous les autres livres de René Frégni à découvrir, je suis comme un enfant qui découvre un paquet de bonbons bien après les autres, et qui contemple son trésor.

René Frégni par Francesca Mantovani.

C’est une révélation que cette lecture. Dans la librairie, j’avais été attiré par le titre, et la quatrième de couverture m’avait emballé. Je peux acheter un livre et ne le lire que six mois plus tard, parfois trois ans. Là, je savais, sans pouvoir l’expliquer, que je ne tarderais point à fourrer mon long nez entre ces pages. Une semaine s’est écoulée, et après avoir terminé celui en cours, je me suis rué sur ce Dernier arrêt avant l’automne.

L’histoire, tu vas me demander ? Elle est d’une simplicité éclatante, et c’est cela qui m’a plu. Un écrivain qui éprouve des difficultés à entamer un nouveau roman, trouve grâce à un ami libraire un travail peu prenant. Il s’agit de garder et entretenir un cloître, une sorte de monastère caché dans les replis de la montagne, dans ce coin de Provence qu’il connaît bien. Il espère que le calme et la solitude des lieux l’aideront à trouver l’inspiration et l’envie d’écrire. Un jour, en travaillant dans l’ancien cimetière des moines, il déterre une jambe humaine qui n’y est pas depuis longtemps. Il alerte les gendarmes et à leur retour, le membre n’est plus là.

Un bon début d’histoire hein. De quoi aiguiser ta curiosité. En tout cas, ça a aiguisé la mienne. Dès l’incipit j’ai été emporté, séduit par l’écriture de l’auteur. En quelques lignes il m’a donné une féroce envie de filer là-bas, dans cette Provence si bien chantée par Jean Giono. Tout y est, tout arrive à son rythme, sans se bousculer. Les couleurs ocres et pourpres de l’automne, la végétation opulente, le lent travail du temps qui passe dénoncé par le roulement des saisons ; la quiétude des soirées, les crépuscules fabuleux qui galopent sur les collines, les repas frugaux avec la compagnie du chat, le calme, le travail harassant mais source d’un grand plaisir de nettoyer, couper, élaguer ; ces gestes ancestraux qui sont si propices au voyage intérieur, à l’accès à la sérénité, et au bout, à la création. René Frégni possède ce talent rare de narrer le quotidien sans jamais provoquer l’ennui, il n’y a que l’émerveillement. En pensant à ce que je ressentais en lisant ses lignes, un seul mot me vient naturellement : régal. Ce fut un régal. Vraiment. J’en aurais bien repris deux-cents pages de plus. Il a une manière de te prendre par la main, de te dire doucement « viens, je vais te raconter une histoire, installe-toi ». Impossible de résister. La narration à la première personne du singulier, comme souvent, apporte cette proximité, le sentiment agréable d’être dans la confidence.

C’est une pure merveille. Même le dénouement, c’est beau parce que c’est simple. Mais puissant. Pas de « twist  de ouf » comme certains disent, pas de retournement plus tordu que la morale de certains hommes politiques, non, aucun artifice improbable, avec cette grandiloquence dont usent parfois ceux qui commentent ces histoires qui me fatiguent à force de surprises aussi crédibles qu’une fourchette pour manger de la soupe.

Droits réservés.

J’ai tout aimé. La douceur des paysages et de la nature, la musique des colonnes de mots qui chantent si bien ensemble, la douceur de vivre qui côtoie la violence des hommes, même là-bas, dans ces replis somptueux. Les personnages me sont chers car ils sont travaillés à l’aune de l’amitié et des belles relations, cela aussi me semble typique de de l’univers créatif de l’auteur.

J’ai été ébloui par le style et l’histoire, ça ne m’arrive pas si souvent. Je vais continuer à garnir ma bibliothèque des livres de René Frégni, je pense déjà au suivant, et ça, c’est du bonheur. Une autre belle chose a surgi de ce roman, une belle surprise de la vie. En exergue, l’auteur a cité Dostoïevski et Patrick Modiano. Les mots de Modiano sont ceux-ci : Les dimanches, surtout en fin d’après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s’y glisser. Cette phrase m’a secoué, sûrement qu’elle m’a ramené loin dans le passé, au pays de l’enfance, dans ces dimanches justement, qui s’écoulaient autrement après l’heure du goûter. Et elle a fait naître en moi un féroce désir de découvrir Modiano, encore un monument que je n’ai pas visité.

Bref, carton plein, plein de joie.

Seb.

Dernier arrêt avant l’automne, René Frégni, Folio, 192 p. , 7€.

2 réflexions sur « Dernier arrêt avant l’automne, René Frégni (Gallimard / Folio) -Seb »

  1. Un auteur que je n’ai jamais encore lu mais qui est très présent et qui a vraiment sa place dans toutes les bibliothèques. On en parle souvent dans les clubs de lectures en Provence.
    A cette occasion on a évoqué son dernier roman”Minuit dans la ville des songes”où il dit que le miracle de la lecture l’a sauvé pour toujours.
    Voilà une chronique qui va m’inciter à le lire .Merci.
    Et en plus le personnage public est très sympa dans la vie.

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