« Elle a très tôt intimement compris que ce qui compte dans le pays des adultes dans lequel chaque enfant est obligatoirement inséré à sa naissance est d’avoir l’air normal, de sauvegarder quoi qu’il arrive les apparences, c’est à dire effectuer les gestes requis, proférer les mots requis, penser les pensées que tous pensent, à peu près toujours les mêmes, selon la place et le rôle occupés par chacun. Il est donc d’une importance vitale pour survivre dans ce monde de ne pas déroger au silence, quand on est petit. »

Aussi rare et discrète que ses livres sont beaux et poignants, Séverine Chevalier nous revient avec Jeannette et le crocodile, son troisième roman à La Manufacture de Livres, le quatrième depuis ses débuts avec Recluses en 2011 (Écorce). Toujours juste, elle trouve les mots qui portent et frappent en même temps. Même si la formule est éculée, on ne ressort pas complètement intact de la lecture d’un de ses textes. Elle a le chic pour provoquer en nous des micro-fissures, de celles que l’on redoute et qui, malgré tout, semblent permettre une meilleure compréhension de nos semblables et de la façon dont tourne le monde . Cette fois encore, l’alchimie opère et c’est comme un petit miracle qui se renouvellerait sous nos yeux. Cette fois encore, il nous faudra du temps pour digérer ce texte et absorber la douleur sourde qui s’en écoule. Cette fois encore, Séverine Chevalier touche au coeur et ça fait mal mais on en redemande.

Jeannette et le crocodile est votre quatrième roman. Derrière ce titre que l’on verrait bien sur un album jeunesse se cache finalement un texte à la tonalité aussi sombre que celle de vos précédents ouvrages.  Vous aviez conscience de ce décalage ?

Pour être tout à fait honnête, ce titre n’est pas celui que j’avais choisi au départ, et il a donné lieu à d’âpres bien que cordiales discussions avec la maison d’édition. J’ai finalement abdiqué, après avoir réfléchi aux raisons intimes qui pouvaient en moi le justifier. Le décalage en a constitué une, car c’est quelque chose qui me plaît plutôt, cette idée d’une sorte de titre déceptif, au sens où il connoterait quelque chose qui in fine, dans la lecture, ne s’y retrouverait pas. Une autre a été de considérer, bien que je n’aime pas a priori les titres comportant nom et/ou prénom de personnages, que d’inscrire le prénom de Jeannette sur la couverture, était une façon de faire épitaphe, en le reliant à ce qui l’a occupée imaginairement au moins, une partie de sa vie, à savoir un animal sauvage. J’aimais bien l’idée que ce qu’on pourrait garder d’elle, peut-être comme de n’importe quelle vie, n’était ni une réalisation concrète, ni une identité figée, mais plutôt quelque chose comme un désir nébuleux, un espoir plus ou moins trahi. Quant à la tonalité sombre, elle n’est pas intention volontaire au sens où je souhaiterais délibérément écrire des textes sinistres, elle correspond plutôt je crois d’une part à ma propre sensibilité au monde, qui peut parfois confiner, même si je lutte, au désespoir, d’autre part parce qu’elle s’inscrit dans la nébuleuse de textes qu’on pourrait qualifier de romans noirs (même si je ne suis pas sûre d’être digne de l’appellation), où ce qui importe n’est pas tellement de finir par rassurer, mais plutôt de continuer à inquiéter, ou, au moins, à introduire un coin dans la perception du réel, tel qu’il est balisé et organisé par tout un tas d’autres récits (politiques, publicitaires, administratifs, autres), qui font la plupart du temps, il me semble, écran.

Crédits : succession Jean-Patrick Manchette.

« Le roman noir est le roman de la crise » disait Manchette et, à ce titre, vos livres en sont de parfaites illustrations. Vous vous retrouvez dans ces mots ou vous avez votre propre définition du roman noir ? Personnellement, j’en ai trouvé une dans vos pages qui me convient à merveille : « des éclats cruels de réalités sociales ».

Comme je suis née en 1973, soit au moment de la première « crise » pétrolière  signant plus ou moins la fin de trente années dites glorieuses, je crois que c’est le mot que j’ai le plus entendu, à toutes les sauces, et je dois dire qu’il me gêne pour au moins deux raisons : d’abord cette idée d’un état transitoire, il y aurait « crise » puis changement (type monde d’après, sic). Si tout est toujours « crise », alors il faut  peut-être changer de mot, et force est de constater que le capitalisme survit à strictement toutes les « crises », dont celles qu’il provoque ou aggrave, ce qui m’amène au deuxième point, qui est que confusément, quand on entend le mot crise, on a l’impression d’événements problématiques qui viendraient de nulle part pour s’abattre tel une malédiction quasi-divine sur les êtres humains, or il me semble comme Manchette d’ailleurs je crois que le roman noir part plutôt de l’idée d’en voir la cause majeure dans la violence de l’organisation sociale, telle qu’elle est en général masquée. Ainsi et sans lui faire injure, vu que je l’aime et l’admire beaucoup en tant que lectrice (et que je suis lâche et ai très peur de ses adorateurs adoratrices), je garderais plutôt de la plus grande citation de laquelle est extrait la phrase que vous citez (écrite en 1979, je serais curieuse de savoir ce qu’il dirait aujourd’hui) ceci : « Polar signifie roman noir violent. Tandis que le roman policier à énigme de l’école anglaise voit le mal dans la nature humaine – mauvaise –, le polar voit le mal dans l’organisation sociale transitoire. Le polar cause d’un monde déséquilibré, donc labile, appelé donc à tomber et à passer. » (il n’est pas impossible non plus que je sois plus pessimiste que lui, ou que le pessimisme de la fin des années 70 soit nécessairement différent de celui de 2022). Mais bon, à titre personnel, je crois que je cherche surtout à éclaircir pour moi-même des choses qui me paraissent confuses, comme par exemple, qu’est-ce qui est, que faire, que désirer, comment lutter, comment vivre, et il me semble que c’est d’abord de cette nébuleuse sans projet que commencent à grenouiller des images, des sensations, des détails, des géographies, autres, que je vais ruminer de façon plus ou moins obsessionnelle jusqu’à ce qu’une mise en branle se produise ; alors des bouts commencent à s’écrire, je sens qu’une possibilité de texte existe et qu’elle cherche sa forme, qui finira peut-être par se trouver en écrivant. Aussi je ne cherche ni à édifier ni à convaincre ou parler au nom de, le texte « fini » se limitant strictement à une exploration circonscrite à la vie que j’espère vivante de quelques personnages fictionnels, se débattant, pendant un temps, dans quelques lieux. Intimement, l’écriture est pour moi une tentative de désincarcération des mots des autres, et, en ce sens-là, après le roman noir roman de la crise de la crise,  je le verrais bien comme le roman du dézingage du/des faux (même si en réalité ce qui m’est venu spontanément, à la lecture de votre question serait plutôt : le roman noir roman du carnage – mais c’est peut-être un poil grandiloquent).

Dans un entretien accordé au journal «La Montagne» en 2016, alors qu’on vous demande si le roman noir vous correspond, vous avez cette réponse : Il correspond à ma vision désespérée de la vie. Pourtant, je ne suis pas pessimiste. Mais, dans les moments les plus noirs, ce sont les choses noires qui nous sauvent. Qu’entendez-vous précisément par là ?

Bon, je me suis très mal exprimée, comme souvent à l’oral, et on notera la contradiction avec ce que je disais dix lignes plus haut sur le pessimisme (glurps !). Je crois que je voulais dire que le plaisir, plus encore, la grande joie, je la trouve plus dans la justesse que dans la falsification, c’est-à-dire dans le fait que ce qui est écrit ne cherche ni à enjoliver artificiellement, ni à masquer ou dénier, mais à aller le plus près possible du réel, quand bien même il serait violent, quand bien même il est impossible d’entièrement le saisir. En tant que lectrice, c’est en effet ce qui me sauve, même si je n’aime pas tellement ce mot, car il me semble qu’il y a une sorte de double peine, d’à la fois vivre les duretés du monde (voire vivre tout court), et, en plus, de ne les trouver mises en langage nulle part, ou au contraire soigneusement dissimulées sous des mots vides ou travestis. On est noyé dans un magma infernal et permanent de mots, notamment de grands mots (la liberté ! le vivre ensemble ! bla bla bla) pour vendre puisque presque tout est devenu marchandise (un iphone 46, un droit à polluer, un « grand récit » politique, etc. , la liste est sans fin) ; précisément je crois que la littérature quelle qu’elle soit (y compris les plus spéculatives comme la science-fiction) vise à redonner du sens et un poids aux mots, telle que l’expérience d’être au monde, au sens large, s’y arrime et  s’y accorde. Je crois que si on a un rapport parfois si intense à certains bouquins, voire à certains passages de certains bouquins, voire à une seule phrase, voire à un minuscule agencement de mots, c’est que précisément quelque chose est reconnu d’une vérité, même infime, de ce qu’on perçoit. A la fois ça ne change strictement rien, et à la fois, ça change tout.

Photo : Fondu au Noir.

Revenons-en à Jeannette. Comment naît un roman comme celui-ci ? C’est un personnage qui s’impose ? Un fait divers susceptible de servir de trame ? Un lieu qui vous inspire ? Un mélange de tout ça ?

C’est toujours un peu hasardeux ou artificiel de reconstruire a posteriori l’avant-texte, vu qu’il se tisse de tout un tas de choses, dont certaines qui ne sont pas conscientes, d’autres qu’on oublie, mais ayant relu il y a peu des carnets dans lesquels je prends des notes sur tout et n’importe quoi (ce qui m’intéresse), j’ai pu retracer un peu via celles-ci ce qui s’est peu à peu noué. Je crois qu’au départ c’est surtout un texte qui s’est écrit parce que je ne parvenais/parviens pas à en écrire deux autres, en chantier depuis un moment, les deux tournant autour de la question de la disparition (l’un romanesque, l’autre de terreau plus autobiographique). C’est donc une sorte de texte-diversion, sans importance. J’ai retrouvé dans mes carnets un rêve (j’y trimballais plutôt sereinement un crocodile domestiqué), et pas mal de notes sur un lieu proche de chez moi mais découvert tardivement, une minuscule station thermale qui ne ressemble pas à une station thermale, où j’ai pas mal traîné. Je crois que c’est d’abord cet endroit qui a commencé à se prolonger imaginairement dans ma tête, puis la voix d’un des personnages-narrateurs de l’histoire, Pascal, a commencé à prendre, sans que je n’y accorde beaucoup d’intérêt si ce n’est que sa manière d’écrire venait assez facilement, comme s’il avait d’emblée existé. Maintenant que le texte est plus ou moins fini, j’ai l’impression qu’au fond j’ai surtout cherché à travailler une question qui m’a toujours obsédée, à savoir cette forme de violence cachée que sont l’imposture et la manipulation, c’est-à-dire la fiction qui ne se présente pas comme de la fiction (sujet très largement évoqué, et depuis longtemps, dans les bouquins ou les films), en essayant à ma façon d’en produire une variation. Elle s’est sans doute cristallisée précisément à ce moment-là, parce que quelques temps plus tôt, donc assez tardivement, à l’échelle d’une vie, j’ai enfin réalisé qu’anciennement j’en avais moi-même été dupe (jusqu’alors je croyais ne m’intéresser à la question qu’en théorie). Ainsi je crois que sans en avoir eu, au préalable, l’intention délibérée, c’est en réalité cette mécanique que j’ai cherché à explorer, de manière fictionnelle, pour achever de façon tout à fait personnelle et égocentrée, de me dé-sidérer.

On sait l’importance que vous attachez à l’écriture de vos romans. Vous faites également allusion à vos notes, vos carnets et publiez par ailleurs de la poésie sur Instagram. L’écriture est-elle pour vous quelque chose de compulsif, une obligation quotidienne ?

D’abord je voudrais juste préciser que je n’écris pas de la poésie, sur Instagram. Ce sont plutôt des petites notes prises sur le vif comme les photos, et, par flemme, je ne ponctue pas et vais à la ligne (enfin disons que la forme m’est venue comme ça, elle correspond plutôt à une sorte de jetée de mots peu retravaillée). J’ai trop d’admiration pour les poètes et poétesses d’aujourd’hui pour croire opérer sur le même terrain. Sur ce qu’est pour moi l’écriture, je dirais ni une compulsion, ni une obligation, les deux induisant des notions de devoir et de dépendance (toutes choses que par ailleurs, je connais bien), soit précisément tout l’inverse de ce que je ressens quand j’essaye d’écrire. C’est en effet pour moi peut-être le seul véritable lieu dans lequel s’exerce une forme de liberté, quand bien même chaque texte appelle ses propres contraintes ou règles. Je ne me sens tenue de rien socialement ou en général, personne n’attend rien, de ce point de vue c’est absolument formidable. Je veux dire, c’est d’abord un jeu joyeux, avec ses moments de doutes et de déserts et de vides, comme faire quelque chose d’à la fois très sérieux pour soi et qui, en même temps, à une autre échelle, ne compte pas. Par ailleurs j’y suis venue très tardivement (j’avais déjà trente-six, trente-huit ans), dans une sorte d’acte secret de transgression, puisque dans mon monde intérieur claquemuré, il était formellement interdit de dire (parler ou pire, écrire). Sinon plus concrètement je prends tout le temps des notes sur bien trop de carnets que je ne retrouve ensuite jamais, sauf incidemment, mais je n’écris pas en continu sur des projets précis d’écriture, je rumine et/ou erre longtemps avant de m’y mettre, et ce processus long et chaotique fait pour moi partie de l’écriture, même quand il ne se passe apparemment rien (puisque tout est matière, le degré minimum de l’écriture serait peut-être l’attention la plus grande possible à ce qui existe, le frottement de sa sensibilité à tout ce qui nous entoure, y compris le minuscule, en attendant d’essayer de mettre en forme, par une sorte de nécessité obscure dont je ne sais souvent rien).

Tout comme vous êtes venue à l’écriture sur le tard, vous vous êtes installée en Auvergne en 2015 après nombre d’années passées à Saint-Étienne et Marseille ? Ce changement radical de cadre de vie a-t-il eu une influence sur votre écriture ou vos histoires, ne serait-ce que pour la part qu’y prend la nature ?

Pour décrire le lieu où je vis, car les mots flous comme nature ou campagne recouvrent des réalités tout à fait différentes, et induisent des façons de vivre très diverses: il se situe dans un petit hameau cul-de sac, entre 700 et 800 mètres d’altitude, au nord et au début de la chaîne des Volcans, dans une partie qui n’est pas touristique, à cinquante minutes environ en voiture de Clermont-Ferrand (la ligne de train a été fermée en 2007). On l’a choisi sans le choisir, car la ville, où j’ai vécu longtemps, la dernière étant Marseille que j’ai follement aimée, la ville donc est très peu faite, pour ne pas dire plus, pour les gens qui soit n’ont pas les moyens, soit ne sont pas dans la « norme » des valides, comme on dit. L’expérience majeure d’avoir et de vivre avec un enfant autiste nous a conduits à espérer/chercher un endroit peu peuplé où pouvoir exister, sans porter en permanence le poids du regard social et du stigmate, et en permettant à notre fiston de vivre si possible plus sereinement, notamment au contact des animaux et de la nature. Ce que ça a changé pour moi fondamentalement, c’est la conscience concrète et plus seulement théorique qu’en tant qu’être humain, je fais partie, au même titre que la chouette effraie dans la grange, de l’araignée, du tilleul, du chevreuil, etc. du vivant, en augmentant je crois mon contact sensible à tout ce qui m’environne, même le plus infime. Par ailleurs je me suis toujours passionnée pour les lieux en marges (les friches, la prison, l’hôpital psychiatrique, etc.) ; en un sens, vu l’empire dévorant de l’urbain, le territoire rural en est un, et ça m’intéresse de voir comment les gens y vivent, au-delà des discours produits du haut et de loin. Alors je ne sais pas si ça change quelque chose dans mon écriture que je vois comme un chantier permanent, alimenté évidemment par tout ce qui est sans arrêt glané partout ; je constate juste que l’espèce d’intuition bizarre que j’ai eue en arrivant ici, plus précisément en roulant sur des routes serpentant dans les forêts, à savoir que peut-être l’enfance oubliée pourrait ici, au moins en partie, me revenir (comme on a jour compris dans le coin qu’on vivait sur d’anciens volcans), cette intuition donc a produit un désir d’écriture nouveau, en plus de la fiction qui m’intéresse toujours, à savoir de travailler aussi à partir de matériaux autobiographiques, de la mémoire salement trouée.

Yann Leray.

Vous vous êtes forgé en quelques années et quatre romans une belle réputation dans le milieu du roman noir français où vous semblez jouir d’un respect unanime chez les gens qui vous ont lue. Mais vous cultivez paradoxalement une discrétion à toute épreuve, en vous tenant par exemple à l’écart des salons et autres manifestations autour du livre. Seule l’écriture compte pour vous ?

Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir la réputation dont vous parlez, et, si c’est le cas, ça aurait plutôt tendance à m’inquiéter (l’unanimisme signifiant aussi, en creux, le brouet insipide qui ne dérange rien). Sur le fond, j’ai l’impression de partir de tellement loin en matière d’écriture, que la publication et donc la réception même minimale sont plutôt associées à de l’angoisse et de la honte, même si je lutte contre ces sentiments en me dissociant totalement de l’objet imparfait finalisé, en le laissant vivre sa vie de minuscule bouquin parmi des tonnes d’autres. Je suis rarement satisfaite de ce que j’ai écrit, à part peut-être une phrase ou un paragraphe par ci par là, mais tant pis. La publication me sert surtout à en finir avec un texte pour pouvoir passer à autre chose, vu que je peine à travailler sur plusieurs projets à la fois. Je crois aussi que bien ne sachant pas si je peux me considérer comme écrivaine, je peux au moins constater sans leurre que l’écriture est ce qui m’occupe et me meut la plupart du temps, non pas pour être reconnue en tant que, mais parce que c’est le moyen que j’ai trouvé pour essayer de passer de l’informe à la forme, de chercher sans cesse une/ma façon de dire. Évidemment il y a une part de moi qui espère que ce que j’ai écrit puisse intéresser ou être compris (encore mieux que par moi-même !) par une autre personne, mais si ce n’est pas le cas, ça ne change pas le désir de continuer à échouer, comme dirait Beckett. Sur la participation à divers évènements autour des livres, il m’arrive de me rendre si je peux et si je suis invitée à des salons liés au roman noir et au polar, et j’y vois surtout une occasion de sortir de mon trou, de voir du pays, de rompre un moment la solitude en rencontrant des gens, car j’aime bien écouter leurs histoires, et de parler bouquins et écriture. Ce que je n’aime pas en tant que lectrice, mais ça m’est tout à fait personnel, c’est le côté auto-promotion permanent, tout ce qui a à voir avec la production « story-tellinguée » autour d’un livre, les postures d’écrivain. J’essaye, dans la mesure du possible car évidemment on n’est jamais totalement en dehors du système (et l’anti-posture peut vite virer à la posture), de ne pas trop y participer; d’où, peut-être, cette impression de discrétion.

Le fait de se tenir plus ou moins à l’écart n’empêche pas de ressentir d’éventuelles affinités. Si l’on parlait filiation, influences, proximité, quels noms en littérature vous viendraient à l’esprit ?

Comme lectrice, j’ai toujours aimé lire toutes sortes de choses, dans toutes sortes de genres, y compris dans des formes très éloignées de ce que j’essaye de faire. Je vois ça comme un chemin ramifié et sans fin où un texte conduit à un autre, où certains restent, d’autres irradient discrètement, d’autres encore se relisent ou attendent leur heure. Il m’est difficile de juger si mon écriture s’inscrit plus ou moins quelque part, et j’avais écrit toute une tartine pénible avec des tas de noms pour tenter d’expliquer, au moins et à défaut, mes passions de lectrice, puis je l’ai finalement effacée. Je crois que tout ce qui reste consciemment ou inconsciemment de ce que je lis forme une sorte de matière, comme un terreau plus ou moins fertile auquel se mélange d’autres sources décomposées, en dehors de celles glanées dans le monde, principalement chez moi en lien avec l’image (photographie, peinture, cinéma). C’est l’humus invisible sur lequel poussent sans doute mes propres recherches, sans que je ne m’inscrive vraiment de façon décidée quelque part, si ce n’est peut-être dans le sillage non-lyrique de la petite écriture, des pauvres mots, de la méfiance à l’égard de l’emphase ou de la boursouflure métaphorique, ou du trop bien ficelé/construit. Et puisqu’on parle de roman noir et s’il fallait choisir, je dirais que l’auteur avec lequel je me sens sans doute le plus d’accointances occultes, celui qui me bouleverse sans que je n’aie encore totalement identifié pourquoi, c’est Harry Crews, et je mettrais tout en haut de son œuvre deux textes en particulier : La foire aux serpents et Des mules et des hommes, son autobiographie.

Harry Crews – Crédit : Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images.

Vous livrez dans ce roman quelques portraits étonnants de justesse dont celui de Blandine, la mère de Jeannette. La vie ne l’a pas ménagée mais elle a toujours en elle une espèce de foin inébranlable en des lendemains meilleurs. Cette difficulté à vivre, cette fragilité, ces faiblesses, ne tiendrait-on pas là une de vos préoccupations majeures, en tant qu’autrice comme en tant qu’être humain ?

Oui, les méandres intérieurs, les contradictions, les zones d’ombre et de faiblesses m’intéressent, dans la vie comme dans le roman qui est peut-être l’endroit où il est le plus possible de les explorer, et ce que j’essaye de dépiauter ici je crois, c’est comment une violence cachée (le mensonge intentionnel) réussit précisément et en partie parce qu’il se loge dans tout ce ramassis de manques et d’attentes confuses, qui font que la plupart des personnages, y compris d’ailleurs un des narrateurs plus ou moins omniscient du récit, s’y laissent prendre, comme dans un redoutable mais invisible filet. C’est pour moi la question fondamentale du langage qui est là posée, c’est-à-dire cette double possibilité des mots et de leurs agencements : soit être au service d’un souci d’établissement juste ou au moins sincère du réel, soit être pris comme des outils pratiques de falsification pour des intérêts particuliers qui n’ont rien à voir avec la justice ou la vérité, ou encore moins l’amour, puisque par exemple, c’est ce que Blandine croit (je voulais dézinguer au passage et l’air de rien quelques histoires dites de passion amoureuse qui ne sont parfois que d’atroces dépendances pavloviennes, entièrement suscitées par des individus habiles, consciemment ou pas, en stratagèmes efficaces, bien incapables d’aimer). Bref, j’ai l’impression d’avoir voulu tester en minuscule, via un petit microcosme fictionnel, comment se noue la falsification, comment de manière plus générale elle finit par déposséder les individus qui en sont la proie de leurs possibilités émancipatrices et de leurs capacités de faire monde vivable, commun. Bien sûr il n’est pas dit du tout que j’y sois parvenue, mais j’aurais au moins essayé.

Et, pour finir, Séverine Chevalier vous propose sa bande son pour illustrer Jeannette et le crocodile.