On n’a jamais fait mystère, ici, de l’amour inconditionnel que l’on porte à Louise Erdrich, dont les livres nous accompagnent depuis plus de vingt ans maintenant. La chorale des maîtres-bouchers, Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse, Love Medecine, Ce qui a dévoré nos coeurs, La malédiction des colombes, Dans le silence du vent ou, plus récemment, LaRose et L’enfant de la dernière aurore (tous publiés chez Albin Michel – Terres d’Amérique), autant de titres mémorables qui composent une oeuvre dont la force et la richesse forcent le respect. Distinguée à de nombreuses reprises par les prix littéraires les plus importants des États-Unis mais le Pulitzer lui avait jusque-là échappé. Justice est faite depuis l’an dernier puisque Celui qui veille (The Night Watchman en V.O.) a obtenu ce prix si convoité qui récompensa ces dernières années dans la catégorie Fiction des auteurs aussi méritants que Colson Whitehead (à deux reprises), Richard Powers, Viet Thanh Nguyen ou Donna Tartt.

Au-delà de la simple satisfaction de la voir enfin distinguée par ce prix à la portée internationale, on se réjouira surtout des qualités de ce roman, qui font de Celui qui veille un de ses meilleurs titres parus ces dernières années. Le fait qu’y soit mis en scène un personnage inspiré de son propre grand-père ne doit pas y être étranger.

« Dakota du Nord, 1953. Thomas Wazhashk est veilleur de nuit dans l’usine de pierres d’horlogerie qui emploie de nombreuses femmes de la réserve de Turtle Mountain. Lorsqu’il apprend que le gouvernement fédéral présente une loi censée « émanciper » les indiens, il comprend vite que ce projet menace l’existence même de sa tribu et décide de s’y opposer, quitte à traverser le pays pour aller jusqu’à Washington. » (4ème de couverture).

Louise Erdrich a donc, pour le personnage de Thomas Wazhashk, puisé dans la vie de son grand-père afin de rappeler cet épisode méconnu de la longue et tumultueuse histoire des rapports entre Indiens et Blancs, natifs et colons. Le Termination Act signé en 1954 par les membres du Congrés prévoit, appuyé par une quinzaine de textes de loi, de « supprimer la relation particulière qui traditionnellement liait les Indiens au pouvoir fédéral et à leur retirer tout statut particulier au sein de la nation américaine. » (source : http://nationsindiennes.over-blog.com/2015/07/termination-act-1954.html).

Femmes indiennes quittant leur réserve pour chercher du travail à Los Angeles en 1956 – National Archives.

Ce texte souhaite acter ni plus ni moins que la fin des tribus des Indiens d’Amérique afin de les fondre dans la société américaine. Les conséquences les plus immédiates en seraient la fermeture des réserves et l’éparpillement des populations et des familles, envoyées dans les grandes villes pour la plupart. C’est donc un épisode clé de l’histoire des nations indiennes qui est présenté ici car ce texte provoqua à juste titre de vives inquiétudes et l’envie d’en découdre chez nombre d’Indiens emmenés par la figure de Thomas Wazhashk.

« É-man-ci-pa-tion. É-man-ci-pa-tion. Ce mot n’arrêtait pas de tambouriner dans sa tête. É-man-ci-pés. Ils n’étaient pourtant pas des esclaves. L’idée, c’était de les libérer de leur statut d’Indiens. Les émanciper de leurs terres. Les libérer des traités que son père et son grand-père avaient signés, des traités censés durer toujours. Comme d’habitude, on cherchait à se débarrasser d’eux pour résoudre le problème indien. »

Louise Erdrich, avec le talent et la verve qu’on lui connaît, emmène donc sur les routes le veilleur de nuit, accompagné de quelques membres de la tribu, fermement décidés à ne pas s’en laisser compter par les bureaucrates de Washington. Mais elle ne se contente pas de décrire le combat de son peuple et livre un portrait tendre et savoureux des habitants de la réserve et des liens pas toujours simples qui les unissent. Rendant hommage à leur humour omniprésent malgré les circonstances, la romancière laisse s’exprimer tout l’amour et l’admiration qu’elle éprouve pour ces humains trop souvent malmenés par les autorités en place et qui, malgré leurs divergences d’esprit et une organisation parfois un peu chaotique, parvinrent à tenir tête aux décideurs de Washington. Infiniment respectueuse de ses ancêtres et de leur mode de vie traditionnel, Louise Erdrich offre un tableau dense et coloré de la vie dans la réserve à travers quelques portraits flamboyants parmi lesquels l’inoubliable Patrice « Pixie » Paranteau dont la courte expérience de sirène d’aquarium dans un restaurant de Minneapolis constitue un des sommets du livre.

Louise Erdrich par Allen Brisson-Smith / The New York Times.

Dense et intense, drôle et dramatique à la fois, empreint de mysticisme et d’un respect total pour ses protagonistes, Celui qui veille est une réussite brillante, un chant d’amour pour un peuple bousculé par l’histoire mais dont la solidarité, l’entêtement et la capacité de résilience lui permirent d’obtenir, tardivement certes, l’annulation de la politique de « termination » sous la présidence de Ronald Reagan. D’ores et déjà un des romans de l’année.

« Parfois, quand je me promène, confia Wood Mountain, j’ai l’impression qu’ils m’accompagnent, ces gens des temps anciens. Je n’en parle à personne. Mais ils sont tout autour de nous. Je ne pourrai jamais partir d’ici. »

Yann.

Celui qui veille, Louise Erdrich, Albin Michel – Terres d’Amérique, 560 p. , 24€.

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