Un jour viendra, Giulia Caminito (Gallmeister) – Gaëlle

« On l’appelait l’enfant mie de pain parce qu’il était le fils du boulanger et qu’il était faible, il n’avait pas de croûte, laissé à l’air libre il moisirait, bon ni pour la soupe ou le pancotto, ni pour nourrir les poules.

Il se tenait debout, au cœur de cette forêt, qui protégeait les remparts du village, une forêt obscure, où Chien allait se cacher quand la pluie s’accompagnait d’éclairs et de tonnerre, une foret de petite taille, comme eux, qui étaient des épingles dans la paille.
Les arbres soulevaient leurs feuilles abandonnées au vent, l’air torride montait des champs, poisseux d’été finissant. Nicola, c’était son prénom, tremblait, transpirait, la peur ruisselait sur son front.
En ces lieux les hommes n’importaient pas, c’était la terre qui gouvernait, car la terre restait alors que les hommes partaient, et quelqu’un comme lui, né au milieu des champs avec des bras mous, tendres et pâles, ne servait à rien.
Le seul endroit où Nicola se sentait en sécurité, c’était dans les ombres portées, il n’était doué que pour se faufiler dans des recoins oubliés, se glisser sous les lits, se cacher dans les troncs creux. »

Ça commence comme ça, de cette écriture qui fond sous la langue et craquette en même temps dans la bouche. Essaie, tu verras. Relis ce début à voix haute.

Ça se déroule comme un conte, dans un décor à la Dickens, sauf qu’on est en Italie, dans les Marches, plus précisément à Ancône.

Les Marches font partie des Etats pontificaux de 1532 à 1860, et sont aujourd’hui divisées en cinq provinces, dont celle d’Ancône qui nous intéresse ici. C’est le « théâtre », splendide, dans lequel se joue, se trame, s’emporte, s’emmêle, s’écorche l’histoire.

L’histoire, le contexte historique, l’éditeur nous le donne :
« La situation politique italienne, souvent agitée, et la « question sociale », conséquence des écarts de développement entre régions et des inégalités criantes dans la population, ont contribué à alimenter la contestation. Républicains, pacifistes, socialistes, anarchistes, se faisaient régulièrement entendre, et la répression n’était pas en reste, culminant avec le massacre de Milan en 1898 ou encore la « semaine rouge » d’Ancône en 1914. »

Nous y voilà. La semaine rouge.
La première guerre mondiale plane, la guerre coloniale menée en Libye a entraîné une mobilisation antimilitariste, la classe ouvrière prend de l’ampleur, le mouvement anarchiste prend de l’élan, le mouvement anticlérical bat son plein. Les pauvres sont pauvres. Très pauvres.

Dans la famille Ceresa, on est anar’, comme on est boiteux, de grand-père en petit-fils, et moyennement boulanger d’oncle en neveu.
Dans la famille Ceresa on compose avec la malchance.
« Luigi Ceresa était un des boulangers du village et sa famille jouait de malheur, on racontait que les corbeaux mangeaient à leur table. »
Dans la famille Ceresa les enfants meurent, la grande sœur disparaît, la mère se décatit à vue d’œil, jusqu’à ne plus voir d’ailleurs.
Dans la famille Ceresa, chez ces gens-là, M’sieur, chez ces gens-là, on n’vit pas… La mère s’appelle Violante et ça lui va bien. Chez ces gens-là, on est frustres. Tout serait sordide et on ne pourrait y élever un homme s’il n’y avait cet amour puissant, indéfectible entre les deux frangins.

C’est dans cette fange que naît Nicola le délicat, l’extra-terrestre, que le sombre Lupo prend sous son aile. On comprendra plus tard pourquoi Lupo s’est fichu cette mission-là sur les épaules, protéger à jamais ce petit frère mal-flanqué.

On suit Lupo.
« Lupo croyait aux histoires, mais seulement à celles des gens, jamais à celles des prêtres, jamais à celles de Dieu. Il devait voir ces histoires de ses propres yeux, partir à leur recherche, les chasser pas à pas. C’est pourquoi le domaine des cieux ne signifiait rien pour lui, parce qu’il ne pourrait jamais regarder Dieu en face et lui dire : ah, te voilà. »
On accompagne ses sabots :
« Aussi, un jour où les nuages tournaient au-dessus de Serra et qu’il n’était encore qu’un enfant têtu à la peau et aux yeux sombres, Lupo remonta e cours du Misa vers les Appenins, parmi les ronces et les peupliers.
Il longeait les berges, dépassait les moulins, se faufilait entre les roseaux luxuriants, se reposait sous les saules, explorant les méandres noueux du fleuve, ses trous d’eau, ses goulets, ses recoins les plus obscurs, les endroits où un trésor pourrait se cacher.
S’il avait eu le temps, il aurait remonté tous les fleuves des Marches à pied, mais il n’en avait pas, Lupo devait travailler, les gens de son espèce n’étaient pas destinés à l’école, il n’avait guère d’autres choix que de trouver un apprentissage, des travaux nécessitant des petites mains et des petits pieds pour monter aux arbres, descendre dans les fossés, des tâches simples comme garder et traire les bêtes, traîner des sacs, aligner des miches de pain sur le comptoir de la boulangerie.
Et il devait gagner de l’argent pour envoyer Nicola à l’école. »

La langue est partout comme ça, à se faufiler avec aisance entre les mots d’une forêt, d’une ruelle, d’un doute ou d’une turpitude, d’une angoisse ou d’un socle, d’une révolte ou d’une résignation.

Il y a Nicola le frêle, Lupo le roc et Chien le loup.
Il y a Sœur Clara, abbesse du monastère de Serra de’ Conti. Sœur Clara, connue dans la réalité sous le nom de Maria Giuseppina Benvenuti, née Zeinab Alif, dans les années 1845-46, au Soudan. Enlevée par des négriers à l’âge de huit ans, trimballée en Egypte puis à Rome où elle est confiée au monastère de Belvedere Ostrense, près d’Ancône, elle est devenue, à l’heure où s’écrivent les pages du roman, abbesse, maîtresse à novices. Une maîtresse abbesse, organiste de talent, à l’aura et au charisme particuliers, une force tranquille et posée qu’on pourrait penser « indéscellable », inébranlable. Une abbesse soudanaise dont Giulia Caminito nous fait arpenter le parcours et ses chaos, jusqu’au jourd’hui où s’étend son regard ferme et lucide malgré l’anticléricalisme ambiant et la sécularisation.

Mère Maria Giuseppina Benvenuti, née Zeinab Alif,
connue comme la Morettaauteur inconnu

Il y a enfin les secrets de famille. Les petites histoires dans la grande, et comment tout se rejoint. Comment Nicola en vint à tirer sur Lupo,  « Nicola n’avait jamais tué de lapin, il tira quand même », et pourquoi. Comment Nella disparut et pourquoi, exista-t-elle seulement ?

Giulia Caminito distille, avec doigté et l’air de rien, des tensions discrètes mais prégnantes, dissémine ça et là quelques menus cliffhangers qui n’en ont pas l’air ; et se dessine peu à peu la trame du drame.

La romancière n’en est qu’à son deuxième ouvrage. Celui-ci est le premier traduit en français, il n’est pas étonnant que Gallmeister s’en soit emparé lorsque les éditons ont décidé d’ouvrir leurs horizons. Je suis assez curieuse de lire ce qu’elle écrira ensuite, je la soupçonne d’être particulièrement talentueuse. J’en profite pour saluer la traduction de Laura Brignon. Je ne lis pas l’italien, je suis bien infoutue de mesurer la finesse et la précision de son travail, de percevoir à quel degré il porte le texte, ce travail, mais on en devine ici la qualité. Je serais aussi bien curieuse de pouvoir lire son premier roman, jusqu’ici pas encore traduit en français. À bon entendeur, salut !

En conclusion, j’ai trouvé ce livre subtilement grandiose.

P.S. : heureusement qu’on m’a mis ce livre entre les mains ! La couverture, en particulier la typo utilisée pour le nom de l’autrice, m’en aurait détournée. Ça me renvoie aux couv’ que je trouve un peu cuculs qu’on peut trouver aux Amériques. N’aurait plus manqué qu’un petit gaufrage doré. Comme quoi, souvent ça tient à pas grand-chose.

Un giorno verrà, traduit par Laura Brignon.
Un jour viendra, Giulia Caminito, Gallmeister, 288 p., 22,60€

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