« Il aimait particulièrement cette ville la nuit, car la nuit dissimulait la plupart des drames. Elle étouffait les bruits, mais faisait remonter à la surface des courants souterrains et c’était dans ces courants obscurs qu’il avait le sentiment de se mouvoir le plus librement. Sous le couvert des ombres. Comme un homme au volant d’une limousine aux vitres teintées, il voyait au-dehors sans être vu. »

Nous sommes la veille de Noël. L’officier Moore, un enquêteur que connaît Bosch est retrouvé mort dans un motel de L.A. Alors qu’il est de permanence ce soir-là, Bosch n’est pas sollicité et il est même « shunté » par sa hiérarchie. En outre, ce décès est très vite (trop vite ?) classé comme un suicide. Il n’en fallait pas plus à Harry Bosch pour fourrer son nez là où ça pue.

Il y a quelques années, lorsque j’ai posé mes mains et mes yeux sur Le Poète, j’ai su immédiatement que je risquais fort de tomber dans l’addiction. J’en ai eu la confirmation quand j’ai fait la connaissance de Hieronymus Bosch dans Les Égouts de Los-Angeles. J’aime l’écriture de Michael Connelly. Je serais bien en peine d’expliquer ce qui me plait dans sa plume, certainement une féroce efficacité narrative, mais c’est plus que ça. Comme avec le Maître Stephen King, dès que je le lis, mon corps se détend, sans doute fabrique-t-il tellement d’endorphines que je pourrais en faire commerce, je me sens incroyablement bien, je tourne les pages, tout roule, ça défile, ça bouge, c’est noir, la société américaine m’explose au visage, tout est parfait.
Vous auriez le droit de vous étonner que j’en sois donc seulement à cet opus de Bosch. Je vous réponds que c’est parce que j’aime me délecter, et que, comme un gamin de dix ans, j’aime me garder des bonbons pour plus tard. J’ai horreur d’avoir un paquet vide dans ma poche.
Évidemment, pour ceux qui me connaissent un peu, il était clair que Harry Bosch avait tout pour me plaire. Un mec rustique, qui a fait le Vietnam, qui en a vu des pas chouettes. Un gars pas facile à manoeuvrer, un gros caractère, un indépendant qu’on aurait vite fait de qualifier de franc-tireur. Et de nos jours, dans nos sociétés où le corporatisme exige de la loyauté, même au détriment de ses principes et de son honneur, un type de ce calibre est un enfer. Susceptible de changer d’avis pour la bonne cause, de vous tirer une balle dans le pied pour faire surgir la vérité. Un mec dont un supérieur se demande sans cesse s’il a bien fait de le prendre dans son équipe.
J’aime Harry comme j’aime Dave Robicheaux et Walt Longmire, comme j’aime, dans un autre style, Sam Spade et Philip Marlowe, ou encore le commissaire Maigret. Liste non exhaustive.

Michael Connelly par Manuel Lagos Cid (Paris-Match).

Et puis son papa, l’auteur, n’a pas son pareil pour rendre une histoire véridique, réaliste. Il a dû en passer des heures à scruter, écouter et observer les flics de sa ville. C’est dans la moelle de ses histoires qu’on comprend l’importance de son ancien métier, journaliste. Il sait aller au fond des choses, il sait aussi se mettre à la place « de »; l’empathie, une des qualités fondamentales pour un romancier.
Ça saute aux yeux dans ce passage : C’était la peur. Il avait déjà vu ça à la guerre. Il l’avait vu ensuite dans les rues, quand il était en uniforme. La peur, bien que jamais avouée, prive les hommes de leurs poses soigneusement calculées. L’adrénaline gronde et la gorge gargouille de peur comme une canalisation qui refoule.
Je n’en dirai pas plus au sujet de l’histoire, sauf qu’elle est ficelée comme un rôti un dimanche à midi, et que ça part dans tout un tas de directions, comme les shrapnels d’une bombe qui saute. C’est aussi spectaculaire, c’est stressant au possible, et lorsque Harry passe une nuit blanche et débarque au soleil de la rue les yeux fardés de ces heures évaporées, je suis dans le même état que lui, sauf que pourtant moi, j’ai dormi.

Elle est drôlement bien fichue cette histoire, portée par la ville de L.A, ses rues, son climat, son rythme de dingue. Portée par des personnages forts, des femmes et des hommes qui comptent et ne font pas de la figuration. C’est compliqué de donner de la stature à des rôles secondaires, c’est usant, ça réclame de l’attention, de la concentration et de la volonté. Mais le roman s’en nourrit, ça lui confère une profondeur et de l’autorité.

Voilà, si vous voulez vous choper une grosse pelletée d’emmerdes, si vous voulez ressentir la fatigue du flic qui boit trop de café et ne dort que peu, c’est dans la voiture de Harry Bosch qu’il faut monter.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch.

Seb.

La Glace noire, Michael Connelly, Le Livre de Poche, 528 p. , 8€70.

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