« La lune grasse était cachée à moitié par des nuages bleu nuit qui ressemblaient à un banc de crocodiles flottant sur l’eau, quand un éclair illumina le ciel, happant dans leur gueule un morceau de chair de lune, ensemble ils l’emportèrent dans les profondeurs. Les ombres fantomatiques de singes à queue de cochon bondissaient dans un figuier, les cris aigus des oiseaux et des insectes vous perçaient comme une pluie de balles, l’eau du fleuve venait lécher dans un murmure les brins d’herbe, les feuilles et les branches sur les berges. »

Peu connue dans nos contrées, l’invasion de l’île de Bornéo par les troupes de l’Empire du Japon en 1941 est un épisode de la seconde guerre mondiale qui vit débarquer 4500 soldats face auxquels le gouverneur britannique des lieux et ses 650 hommes eurent tôt fait de se rendre. Maîtres de l’île jusqu’en 1945, les Japonais, déjà affaiblis par la guérilla locale, durent se résoudre à rendre définitivement les armes en septembre 1945, après la Campagne de Bornéo menée conjointement par les forces australiennes et américaines. Durant ces quatre années d’occupation, le maintien de l’ordre fut assuré dans l’île par la Kenpeitai, surnommée « la Gestapo japonaise », organisation politico-militaire aux pouvoirs quasi illimités réputée pour sa brutalité et l’usage régulier de la torture envers les opposant à l’envahisseur.

Taiwan, le 28 janvier 2022 : portrait de l’écrivain Zhang Guixing ((Mei-en Lien/Libération).

Il faut être sacrément sûr de soi pour arborer le mot « chef d’œuvre » sur le bandeau d’un de ses titres. Philippe Picquier n’a pourtant pas hésité à le faire, lui que l’on ne peut en aucun cas accuser de mercantilisme outrancier ni de tape-à-l’œil racoleur durant sa belle et longue carrière dans l’édition. En effet, l’homme est plutôt discret et développe depuis 1986 un catalogue impressionnant spécialisé dans les littératures de l’Extrême-Orient (comprendre ici la Chine, les deux Corées, le Japon, le Vietnam, l’Inde, Taiwan et le Pakistan). S’il a choisi d’attirer ainsi l’attention sur cette Traversée des sangliers, c’est qu’il souhaite donner au titre toute la visibilité qu’il mérite. Cette méthode est à double tranchant, on en a fait l’expérience à plusieurs reprises ces dernières années chez différents éditeurs. Mais le choc ressenti à la lecture de ces presque 600 pages donne raison à l’éditeur : c’est un grand livre que l’on tient dans les mains, un de ces livres-mondes comme on en lit peu dans une vie.

« Décembre 1941. Le Bouk aux Sangliers est un village perdu au nord de Bornéo. Jadis repaire de pirates, de coolies et de chercheurs d’or, il a gagné son nom au terme d’une lutte épique des chasseurs contre les premiers occupants, les sangliers. Mais cette année-là, ce ne sont pas les bêtes qui déferlent sur le village mais l’armée japonaise. » (site de l’éditeur).

Possessions japonaises à Bornéo en 1943.

Dès les premières lignes, c’est une explosion de vie qui semble jaillir de ces pages, un monde incroyablement riche et foisonnant, une jungle dense où animaux et végétaux grouillent. Sur chaque centimètre carré de l’île, dans chaque ligne de texte. Au fond ces terres reculées, le Bouk aux Sangliers est un village peuplé de chasseurs opiomanes, de commerçants roués, de prostituées, d’une sorcière et d’une ribambelle d’enfants masqué. Ici, la guerre est une notion plutôt abstraite jusqu’au jour où débarque l’envahisseur. Les Monstres, comme les qualifient les habitants de l’île, ont tôt fait de répandre le sang avec une brutalité inouïe et entendent faire régner l’ordre dans ces contrées qui n’ont connu jusque-là que l’incroyable liberté d’une nature sauvage et exubérante. Peu désireux de se laisser soumettre, les locaux se cachent, s’enfuient et tentent d’organiser une résistance à l’emprise japonaise.

Photo : Tim Lan (National Geographic).

Traversé de fulgurances folles et d’images inoubliables, La Traversée des sangliers recèle un souffle et une force d’évocation proprement saisissants. Ici, l’extraordinaire transcende le quotidien, l’horreur absolue côtoie des instants de grâce pure et le récit, porté par une inimaginable pulsion de vie, offre à nos yeux médusés un film halluciné, fascinant dont on peine à s’extraire en reposant le livre. Forts consommateurs d’opium (dont même leurs enfants font l’expérience), les chasseurs du village souffrent, quand ils sont en manque, d’effroyables visions qui, ajoutées à un imaginaire particulièrement riche, donnent à certains chapitres la consistance et la folie d’un cauchemar étouffant.

Crédit photo non trouvé.

Peuplé d’une incroyable galerie de personnages aux noms et aux caractères souvent improbables (Kwan la Face Rouge, Tzo Da-dy, Tsing le Biscornu, Grande Perche, Plat-Pif, Lolo Brioche, Tortue-Molle …) qu’accompagne une nuée d’enfants aux masques de yokai, cette Traversée des sangliers a demandé plus de vingt ans de travail à son auteur. Flamboyant dans son évocation de la nature, cruel dans son rappel des atrocités commises par l’armée japonaise, le roman oppose sans relâche la pulsion de vie de l’île et de ses habitants à la mort et la torture apportées par l’envahisseur. Rarement sensualité et cruauté se seront ainsi côtoyées dans un ballet fascinant qui pourra donner le tournis au lecteur embarqué dans ces pages.

Véritable expérience de lecture, La Traversée des sangliers mérite amplement le titre de chef d’œuvre et l’on sait d’ores et déjà que peu de textes se hisseront à sa hauteur cette année et, sans doute, les suivantes. Magique et violent, terrible et beau, c’est un livre qui nous marquera.

« Dans les souvenirs des habitants du Bouk aux Sangliers, dans la terreur qu’ils leur inspiraient, ces katanas étaient une paire de canines gigantesques de tigre à dent de sabre, pendant et après la guerre, ils apparaîtraient sans cesse dans leurs cauchemars immémoriaux les plus fous, dans les ombres vacillantes traquées par les chasseurs en embuscade lors de leurs déambulations nocturnes dans la jungle. »

Traduit du chinois (Taiwan) par Pierre-Mong Lim dont il convient de souligner le travail.

Yann.

La Traversée des sangliers, Guixing Zhang, Philippe Picquier, 586 p. , 23€.

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