L’Homme incendié, Serge Filippini (Libretto) – Seb

“Je revois Naples, le monastère : déjà il fallait savoir se faire entendre. Les ânes y tenaient le haut du pavé. J’étais jeune et je ne voyais partout que corruption, vulgarité, ignorance et cruauté, les quatre sœurs méphitiques installées à chaque étage de la hiérarchie.”

10 février 1600, à Rome. Pour avoir contesté le dogme et avoir fortement contrarié le pape, Giordano Bruno est condamné au bûcher par l’Inquisition. Dans sept jours, il périra dans les flammes. Sept jours de cachot durant lesquels il va écrire ce qu’a été sa vie, ses passions, ses aventures et sa profonde conviction.

Ce roman s’appuie sur la vie de Filippo Bruno, un homme qui a existé et vécu libre d’esprit. Plus connu sous le nom de Giordano Bruno de Nola, ce moine bénédictin a, si je puis dire, défrayé la chronique en son temps.
L’homme incendié est un roman érudit, on ne va pas se le cacher. Mais il réussit une première prouesse, celle de cultiver sans ennuyer. Serge Filippini a embrassé cette histoire comme Giordano Bruno a embrassé la vie, les sciences et la connaissance. J’espère que vous avez fait vos valises, parce vous allez voyager, vous allez bouger souvent, fuir beaucoup, vivre avec intensité dans les pas de ce moine, ce philosophe passionné d’astronomie, des lettres, de tout ce qui promet d’élargir le champ, tout ce qui annonce l’infinité de l’univers. Ainsi, vous allez suivre Giordano, cet esprit indépendant et caustique, à Gênes, Padoue, Turin, Savone, Venise, Brescia, Naples, Chambéry, Genève, Lyon, Toulouse, Londres, Oxford, Prague, Francfort. Vous ferez la connaissance, comme Giordano, de Montaigne, Shakespeare (encore inconnu sous ce nom), Henri III, Kepler débutant, le peintre Arcimboldo. Vous verrez l’aisance avec laquelle Giordano cohabitera avec des catholiques, des anglicans, des luthériens, avec un sens de l’esquive et du combat qui forcent l’admiration.
Giordano, sous la plume élancée et vive de Serge Filippini, prend une ampleur et acquiert une stature de géant. Car revêtir les habits de celui qui narre est un art difficile, il faut être celui qui raconte celui qui raconte, exercice casse gueule par excellence. Très vite, l’auteur et son personnage principal ne font plus qu’un, mêlant récit et narration, sa faisant succéder des scènes de la phase de rédaction de ces “mémoires” au contenu de ces mémoires. C’est réalisé avec brio, tel un acrobate jamais fatigué de sauter, virevolter, tournoyer. C’est à l’image de la vie de Filippo Bruno.

Giordano Bruno par Ettore Ferrari.


Ce qui est saisissant, passionnant, c’est le portrait que fait Filippini. Celui d’un homme libre, prêt à tout pour progresser dans la connaissance, pour repousser et combattre l’obscurantisme qui sclérose une église confite dans son confort, sa corruption, ses manigances, son adoration de la trinité et du ciel d’Aristote. C’est le portrait d’une époque et d’une société effarante, d’un fonctionnement non moins stupéfiant.
Car tout au long de sa vie, de ses périples, de ses écrits, Giordano porte le feu et le fer, il démonte les pensées toutes faites, combat les discours dogmatiques, quoi qu’il en coûte. Excommunié trois fois par trois religions séparées, il n’aura de cesse de penser, d’apprendre, d’approfondir, de confronter, grâce à sa maîtrise de “la dispute”; sa faconde le rendra célèbre et lui apportera le respect qu’il cherche.
Car notre homme n’est pas exempt de défauts, il est imbu de sa personne, assez prétentieux, arrogant. Mais sa soif d’explorer le monde et l’univers le porte, une soif inextinguible, qui jamais ne flétrira. Quel personnage ! Rarement la littérature n’a offert un tel cadeau à des lecteurs. Giordano est un homme qui aime les hommes, et son histoire avec Cécil est sublime, étonnante et…risquée en ces temps obscurs.


Serge Filippini réussit la performance de tout maîtriser tout en s’effaçant derrière Giordano, dont l’égo démesuré aurait sans nul doute apprécié ce sacrifice.
L’homme incendié est un roman étourdissant de connaissance, de surprises, il montre le télescopage de deux mondes, un figé dans un dogme, et un autre rempli de vitalité, avide d’explorer, qui pousse et repousse les limites, qui s’élève.
L’écriture est portée à un très haut niveau et jamais elle ne faiblit. Serge Filippini a écrit un très grand livre, un ouvrage qui impose le respect.
Je ne risque pas d’oublier Giordano Bruno de Nola.
« Une vérité qui ne rejoint pas la beauté est une vérité fausse ».

Seb.

L’Homme incendié, Serge Filippini, Libretto, 424 p. , 11€50.

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