Elle est forte Marion Brunet, bon sang de bigre de bougre d’âne, ce qu’elle est forte !
À chaque fois, elle happe, à chaque fois, qui n’est pourtant jamais la même, elle tape juste. Hyper juste.
Précisément juste.

Concis, efficace.
Enfin, c’est moche « efficace », ça dit mal, et c’est réducteur. Ça peut faire « savoir-faire », ce qui, certes, n’est déjà pas si mal, c’est même précieux. Mais ça pourrait ne faire « que » savoir-faire, là où il y a du talent. Là où il y a EN PLUS du talent.
Y a pas besoin d’en faire des caisses quand on a le mot juste, l’intensité juste. Elle en fait pas des caisses, Marion Brunet, le livre a 75 pages, et bim ! dans le mille.

En soixante-quinze pages se dessine un drame, une esquisse derrière un rideau (avoue, l’image est belle, tu la vois déjà l’esquisse dans le velours épais, un peu à contre-jour) , une esquisse qui prend corps puis corpulence. La petite histoire à tiroirs qui vient s’encastrer dans la grande. À moins que ce ne soit le contraire. On est bien après 91, la RDA n’existe plus. La Stasi non plus.

« Les semaines qu’il lui reste à vivre ne seront pas les plus douces.
Le cancer a fait son lit.
Ni sa notoriété ni son charisme n’y pourront rien.
Retranché dans sa ville à laquelle on n’accède qu’à marée basse, le grand journaliste spécialiste du bloc de l’est,
ne veut voir personne.
Il veut lire ses livres, écouter sa musique, et regarder la mer.
Il se résigne toutefois à embaucher une aide à domicile.
Il ne sait pas encore que Katja parle allemand.
Qu’elle a des questions à lui poser. Et une colère à étancher. »

C’est la quatrième de couverture.
Il ne sait pas non plus que Katja n’est pas qui elle prétend être…

« La petite est efficace. Et puis surtout elle ne dit rien, ne l’emmerde pas avec du bavardage inutile. Silencieuse comme un animal sylvestre, dont les sabots se posent toujours avec délicatesse, même dans les feuilles bruissantes. Et ce regard étrange, plein de colère parfois, qui brouille les intentions : impossible d’y lire clairement. Ça a peu d’importance, il n’est plus en état de lire dans le regard des jeunes femmes. Il n’a même pas cherché à en savoir plus sur elle, il connaît les gens, sait les deviner sans avoir besoin de leur CV. »

Tu le sens venir le petit suspens que l’on croit finement avoir flairé, et qui se niche pas tout à fait là où on croit ?
Tu la sens venir la sale petite étiquette qui gratte aux encoignures et la petite crasse humaine ?

« Avec ses lunettes épaisses et ses dents bizarrement plantées, le père de Katja ressemble à un rongeur. Un rongeur sympathique et barbu, au bon sourire triste. Sa joie de voir sa fille n’est pas feinte. Elle ne lui laisse pas beaucoup de répit.
– Maman est morte.
Il y a un silence étrange sur le seuil de l’appartement, un silence qui dure un peu, et puis le rongeur triste pose sa main sur la nuque de sa fille.
– Entre.
Il verse la café dans deux tasses bleues, sa femme n’est pas là. C’est mieux pour parler, ils ne se sont pas vus depuis longtemps. »

Et toujours cette émotion en trille quand on la lit. Trouvé-je.
Pas toi ?

Katja, Marion Brunet, les éditions in8, 80p., 8,90€.

« Lorsque Élise et Victor découvrent le corps de Clarence, noyé près de la coque de leur voilier, Emma comprend que leur croisière a définitivement viré au cauchemar.
Avec la disparition de son leader charismatique, ce sont tous les secrets de la bande qui remontent à la surface, les rancœurs et les lâchetés qui régissent toujours un groupe. Et quand une tempête terrifiante s’annonce, les émotions et les angoisses se cristallisent dans une atmosphère implacable… »

Et voilà, she did it again, soupirais-je d’aise après avoir refermé Plein Gris.
Mais quelle merveille de perfection de construction ! Au diable les varices, quand ça appelle la dithyrambe, ça appelle la dithyrambe et puis c’est tout.

Ce sens du rythme, c’est incroyable. Parfait, haletant, te laissant juste de quoi respirer entre deux chapitres. Ce rythme qui te prend le souffle et tu ne lâches pas le bouquin avant la fin. J’ai pas les mots savants pour dire les vents des mers, ça servirait bien pourtant pour décrire toutes les houles qu’elle déroule avec ses mots. Je défie quiconque d’y plonger le nez sans emballement du palpitant et frénésie du tourne-pages.

C’est l’histoire d’une bande de potes qui prend la mer, et rien ne se passe comme ils espèrent. C’est une bande d’ados qui s’organise puis se désorganise, s’équilibre puis valdingue, qui se prend petites rancœurs et sombres lâchetés dans la tronche, qui gémit, qui s’explose, qui se rassemble, qui éclate. Qui grandit. Cependant qu’une tempête, une bien musclée, leur pète à la gueule et les avale.

« Un pas, deux et je me baisse, je choisis d’avancer à quatre pattes, évolution lente et poussive sur les surfaces humides et glissantes. La frontale glissée,à mon cou, je m’approche du mât en passant près du corps de Clarence. Impossible de ne pas regarder. Le faisceau de la frontale balaie l’espace devant moi : le vent et les secousses du voilier ont arraché un pan du foc qui claque au-dessus de l’eau, découvrant le visage de Clarence. Ses yeux sont ouverts,ses lèvres sombres et écartées sur ses dents, la mâchoire relâchée dans une grimace d’abandon. Sa tête bouge en même temps que le bateau. Je réprime un cri, expire un gémissement, continue d’avancer centimètre par centimètre. mes genoux se cognent aux taquets, ma main rencontre la manivelle qui retient encore un peu de corde. Je la dépasse et pousse un hurlement de terreur : je suis retenue par la cheville, comme si une main m’agrippait. Mon pied s’est pris dans le cordage. Mon cœur bat à une vitesse folle, mes doigts s’agitent autour de ma cheville pour me libérer de la corde qui, sous la poussée du vent, serre et brûle ma peau à travers la chaussette. Mes baskets sont trempées comme mon jean et mon visage. L’eau glisse aussi dans mon cou mais je ne sens plus le froid. Alors que je tente de me dégager, une vague géante nous gifle, inondant le bateau. J’avale de l’eau salée, recrache, tousse. M’accroche à la manivelle solidement vissée au pont. Je ne veux as mourir ! J’entends Sam crier mon nom à travers le chaos, jusqu’à comprendre qu’il ne s’agit pas de mon nom :
– Le mât ! Attention au mât ! »

Et on n’en est qu’à la page soixante-cinq…
C’est puissant, c’est tornade, c’est typhon, c’est marin. C’est à lire. Je ne connais personne autour de moi qui, pendant la lecture, ne se soit pas exclamé « Ouch ! Mais c’est pas possible ! » Et personne qui, le livre refermé, n’ait laissé échapper un « Wow ! Pfiou ! ».

Elle est fille d’Eole, je vois que ça. Et puis elle a « le sens des gens », toujours.
Et si tu veux comprendre ce que je veux dire par-là, tu n’as qu’à le lire.

Plein Gris, Marion Brunet, PKJ, 208p., 16,90€.

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