Nous sommes le 13 mars 1964, à New York, dans le Queens et, dès les premières lignes, on est plongé dans une ambiance de pur roman noir mâtiné de Hitchcock. Une jeune serveuse, Kat, rentre chez elle après son service. Le destin, le hasard, la fatalité placent William, marié, père de deux enfants mais aussi et surtout tueur psychopathe qui n’en est pas à son coup d’essai, sur sa route. Il l’agresse une première fois, la laissant à moitié morte puis revient l’achever et la violer un peu plus tard. Entre les deux, la jeune femme agonisante et appelant à l’aide
tente de se trainer jusqu’à sa porte d’entrée, rampant dans la cour de l’immeuble où elle habite – elle, mais aussi une dizaine de personnes qui, pour des raisons variées, sont toutes réveillées à cette heure très
matinale, ou très tardive, tout dépend du point de vue : Patrick, jeune homme qui ne sait pas comment dire à sa mère mourante qu’il est appelé au Vietnam, Diane, qui attend son mari infidèle pour lui dire qu’elle s’en va, Thomas, sauvé de justesse du suicide par son ami Christopher, deux couples s’essayant à l’échangisme, ou encore Franck et Erin, couple mixte vivant dans la peur du racisme de l’Amérique de ces années-là. Tous vont entendre le cri animal lancé par la jeune fille au moment de son agression. Et pourtant, tous vont continuer à vivre leur vie, sans intervenir, laissant se dérouler sous leurs fenêtres un massacre d’une sauvagerie insoutenable, peut-être par peur mais aussi par indifférence, aveuglement, lâcheté, fatigue. Et puis surtout, chacun d’eux va penser, à un moment ou à un autre, plongé dans ses propres problèmes, que quelqu’un d’autre va intervenir.

     Ce roman, magistralement écrit par Ryan David Jahn, est inspiré d’un fait-divers réel, devenu une sorte de parabole de la violence urbaine et de l’égoïsme citadin : l’assassinat de Kitty Genovese. Reprenant dans ses moindres détails les circonstances du meurtre de la jeune femme, le narrateur tente, en fictionnalisant ce drame, en lui donnant chair et corps, de décrire, d’expliquer, de dénoncer comment il est possible que tant de témoins, d’intervenants potentiels, – 38 dans la réalité – aient pu laisser agresser puis agoniser, pendant deux heures entières, une victime mourante. Le 27 mars 1964, quelques jours
après le meurtre, le New York Times publie en première page un article de Martin Gansberg, « Les 38 témoins du meurtre qui n’ont pas appelé la police ». L’article se termine par des témoignages anonymes de voisins interrogés sur les raisons qui ont fait qu’ils n’ont pas prévenu la police : « Nous pensions qu’il s’agissait d’une querelle d’amoureux », « Franchement, nous avions peur » ou encore « J’étais fatigué, je suis retourné me coucher. »Le crime passe alors du rang de fait divers à celui de syndrome national, et donne lieu à des recherches dans le domaine de la psychologie sociale et la mise en avant d’un nouveau concept : l’effet du témoin, qui démontre que la probabilité de secourir une personne en détresse est plus élevée quand l’intervenant potentiel se trouve seul que quand il est en présence d’autres personnes. La diffusion de responsabilité est ce que Ryan David Jahn illustre à la perfection dans son livre : « quelqu’un d’autre va intervenir »

     Ce livre est fascinant, non seulement parce qu’il est remarquablement écrit et construit, mais aussi parce qu’il renvoie
chacun de nous à des questions dépassant l’intrigue du roman : qui est le plus barbare : le tueur ou ces « si bons voisins » ? et moi qu’aurais-je fait ? Et nous, qu’aurions-nous fait ? Et vous, qu’auriez-vous fait ?…Ces questions qui renvoient aux tréfonds de l’âme humaine expliquent surement que ce fait-divers ait inspiré tant d’écrivains ou cinéastes, depuis Thirty-eight witnesses de Rosenthal jusqu’aux Trente-huit témoins de Lucas Belvaux.

Traduit de l’anglais par Simon Baril.

Mélanie.

De bons voisins, Ryan David Jahn, Babel Noir, 288 p. , 7€70.