Photo : Anne-Laure Chery / France TV.

Profitons de la parution de ce petit bouquin pour envoyer un coup de projecteur sur l’excellent travail accompli par les éditions In8 et leur collection phare, « Polaroïd » au sein de laquelle fut publié ce Rose Royal avant d’être réédité en Babel complété d’une nouvelle précédemment parue dans Les petits polars du monde. On croise dans ces Polaroïds des gens connus et appréciés comme Marion Brunet, Marin Ledun, Marcus Malte, Carlos Salem, Pascal Garnier et bien d’autres encore, ça donne une idée du niveau.

Auréolé du Goncourt 2018 pour l’excellent Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu revient discrètement avec cette nouvelle que Babel a donc eu l’idée d’ allonger avec La retraite du juge Wagner, tant les deux textes semblent se compléter et se répondre. On y prendra en tout cas la pleine mesure du talent de l’auteur nancéen à créer des personnages profondément réalistes, complexes, vivants, attachants malgré leurs faiblesses et leurs défauts (ou grâce à ces faiblesses et défauts). Rose, qui donne son titre au livre, en est un parfait exemple, voici quelques lignes pour s’en convaincre :

Elle était parvenue à cet âge difficile où ce qui vous reste de verdeur, d’électricité, semble devoir disparaître dans le bouillon des jours. Parfois, dans une réunion, ou dans les transports en commun, elle se surprenait à cacher ses mains qu’elle ne reconnaissait pas. Certains soirs, se regardant dans le miroir, elle se disait à partir de demain je vais faire gaffe (…) Mais chaque fois, le sentiment d’à quoi bon l’emportait. Il était déjà tard dans sa vie et ces efforts ne rimaient sans doute pas à grand chose. »

Nighthawks, Edward Hopper.

Histoire d’un amour tardif, d’une rencontre un soir dans un bar, Rose Royal concentre en une grosse soixantaine de pages les qualités que l’on avait trouvées dans les deux premiers romans de Nicolas Mathieu, Aux animaux la guerre (Actes Sud 2014 / Babel 2016) et Leurs enfants après eux (Actes Sud 2018 / Babel 2020). Aussi convaincant dans la description des protagonistes que dans celle des lieux où ils évoluent, Rose Royal parvient à évoquer la tendresse et les hésitations d’un amour naissant tout en instillant simultanément une tension sourde qui s’alourdit au fil du récit. Ici comme dans les meilleures pages de son amie Marion Brunet, le malaise est omniprésent, il ronge les personnages, perturbe les consciences au point de donner au lecteur l’impression d’être le seul à voir arriver le drame. Concis, sobre, Rose Royal est un texte particulièrement convaincant, très évocateur, une belle leçon d’écriture et des portraits d’une rare justesse.

Le lecteur se réjouira donc d’autant plus qu’il trouvera les mêmes qualités à La retraite du juge Wagner, autre nouvelle dans laquelle Nicolas Mathieu se montre une nouvelle fois un observateur sensible et attentif de notre société et des maux qui la gangrènent. Du grand art pour deux courts textes, une acquisition à faire sans hésiter pour enrichir le rayon noir de votre bibliothèque.

Yann.

Rose Royal, suivi de La retraite du juge Wagner, Nicolas Mathieu, Babel, 144 p. ,

6€50.

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