Les éditions Sonatine sont nées en 2007, fondées par François Verdoux et Arnaud Hofmarcher. Ce dernier, directeur littéraire de la maison, a accepté de revenir pour nous sur quelques titres qui nous semblent emblématiques du catalogue Sonatine, dont la qualité du travail est aujourd’hui largement reconnue. Aire(s) Libre(s) le remercie d’avoir accepté de se prêter au jeu. Un grand merci également à Auxane Boureille qui a rendu cet entretien possible.

François Verdoux (à gauche) et Arnaud Hofmarcher, les têtes pensantes de Sonatine. Crédit photo : Bibliobs / le Nouvel Obs.

– Seul le silence, R.J. Ellory (2008)

Notre premier coup de coeur, alors même que Sonatine n’était qu’un projet. Qui s’est concrétisé pour publier ce genre de livre-là.  A l’époque, le polar avait tendance à se standardiser, comme cela lui arrive très régulièrement. La formule « gagnante » était alors au whodunhit, à la multiplication des suspects, au rebondissement tous les trois chapitres. Le style et les personnages passaient après l’efficacité de la mécanique. Beaucoup de lecteurs traditionnels du genre avaient lâchés l’affaire. Avec Seul le Silence et pas mal de romans qui ont suivi, nous avons essayé de proposer autre chose. Une efficacité qui vienne moins de la mécanique que de l’écriture et de la profondeur des personnages.

– Tout est sous contrôle, Hugh Laurie (2009)

Nous étions fans de la série Dr House, qui en était à ses débuts. En cherchant un peu, j ‘ai vu que son acteur principal, Hugh Laurie, avait écrit un roman quelques années auparavant. Je l’ai lu, par curiosité, et je l’ai trouvé amusant. Une intrigue policière matinée de cet humour anglais que Laurie apportait à la série. Nous avons donc décidé de le publier. Coup de chance, la sortie du livre a été concomitante à celle de la troisième saison de la série, dont la date de diffusion était un secret industriel. Et c’est l’année où Dr House a véritablement explosé toutes les audiences, devenant quasiment un phénomène de société. Résultat : nous nous sommes retrouvés pour la première fois numéro un des ventes en France.

– Au-delà du mal, Shane Stevens (2009)

Cela a été dès le début une volonté et une raison d’être de Sonatine : publier des livres « anciens », qui étaient passés sous le radar en France, et parfois même dans leur pays d’origine. Les éditeurs sont souvent obnubilés par les nouveautés, par ce qui va sortir, ils sont shootés à l’actualité, ils regardent plus rarement derrière eux pour voir ce qui a été oublié, négligé. Un livre étranger qui n’est pas acheté par une maison française dans les deux ans qui précèdent ou qui suivent sa publication tombe en général dans les limbes pour ne plus jamais en revenir.  Or un bon livre est un bon livre, qu’il sorte dans deux ans, ou qu’il soit sorti il y a vingt ou cinquante ans. La publication d’Au-delà du mal a ainsi fait événement ici, alors qu’il avait été publié aux États-Unis trente ans plus tôt. Ce n’était pas si courant à l’époque. Depuis, quelques éditeurs français se sont engouffrés dans la brèche et occupent le créneau. Ce dont il faut se féliciter.

– La religion, Tim Willocks (2009)

C’est, il me semble, le premier roman historique publié chez Sonatine. Un véritable coup de cœur, comme il n’en arrive pas si souvent . Pour le livre, l’intrigue, les personnages, l’auteur. Et l’idée, aussi, de faire pour le roman historique ce que nous nous efforcions de faire pour le thriller : développer une autre proposition que celle, standard qui envahissait alors les rayons des librairies, à savoir les livres du type de Da Vinci Code dont les avatars étaient partout.  

– Le Livre sans nom, anonyme (2010)

Petit coup de folie : un vrai coup de cœur nous incite à nous lancer dans un domaine totalement inédit pour nous avec Le Livre sans Nom. Il inaugurera toute une série de livres à la croisée des genres, entre horreur, fantastique, polar, SF, que nous publierons dans les années qui suivent, une tendance qui risque fort de s’accélérer, soit dit en passant, dans les années à venir.

– Avant d’aller dormir, S.J. Watson (2011)

Ce sont les années où nous développons le thriller psychologique, avec Avant d’aller dormir, mais aussi Les Apparences de Gillian Flynn, l’année suivante. Le succès est au rendez-vous. Comme dans chacun de nos catalogues, il y a également des livres qui passent un peu sous le radar, pour des raisons pas toujours bien claire. Ainsi en 2011, nous publions de façon hélas un peu trop confidentielle deux titres aussi puissants qu’inoubliables, que nous tenons pour de véritable chef d’œuvres. L’unique roman de Charles T. Powers, En Mémoire de la forêt, et le livre déchirant de Mikal Gilmore, Un long silence.

– La Fille du train, Paula Hawkins (2015)

Un bon timing, comme cela arrive parfois. Nous recevons le manuscrit d’un agent un vendredi soir. Parmi les dizaines de textes arrivés dans la semaine, allez savoir pourquoi, notre choix de lecture se porte sur celui-ci. Toute l’équipe le lit le week-end. Tous aussi enthousiastes les uns que les autres, nous sommes les premiers en Europe à faire une offre dès le lundi matin. Celle-ci est acceptée le mercredi matin – le mercredi soir on apprends que Spielberg va acheter les droits du manuscrit dont la valeur marchande est immédiatement multipliée par cent. Premier miracle pour nous d’une longue série qui fait de ce livre, aujourd’hui encore, la meilleure vente de Sonatine.

– Là où les lumières se perdent, David Joy (2016)

– Nulle part sur la Terre, Michael Farris Smith (2017)

Deux écrivains fer de lance d’un mouvement que nous avons beaucoup aimé accompagner : le rural noir. Que ce soit Joy ou Farris Smith, tous deux ont un don pour témoigner de l’état d’une société au travers d’intrigues passionnantes et de personnages profonds et souvent inoubliables. C’est là une des vertus essentielles de la littérature américaine, de celle qu’on aime en tout cas. Et rétrospectivement on se dit que tout ce que nous racontaient Joy et Farris Smith au moment de la sortie de ces livres, à savoir le désespoir, la pauvreté, l’absence de lien social et de perspectives ne pouvaient que mener quelques mois plus tard à l’élection de Trump. C’est donc du roman noir, oui, mais aussi et peut-être surtout la prise de pouls d’un pays, et d’une époque, en instantané.

– Jesse le héros, Lawrence Millman (2019)

– Je suis le fleuve, T.E. Grau (2020)

Patrick Raynal nous a apporté un jour ce Jesse le héros, un livre datant de 1981, quelques mois plus tard, c’était au tour de Claro de nous parler de Je suis le fleuve. Ces deux livres figurent dans la même catégorie, celle des livres dont nous savons dès le départ qu’ils ne s’adresseront hélas qu’à un tout petit nombre de lecteurs mais que nous ne pouvons pas ne pas publier. Parce qu’ils sont importants. Parce qu’ils sont uniques, singuliers. Parce que leurs voix nous ont profondément touchées. C’est ainsi le cas d’ouvrages aussi divers que Liberté sans condition de Seth Morgan, Transes de Christopher Sorrentino, Dead Stars de Bruce Wagner. Autant de livres énervés, blessés, pas commodes – dans tous les sens du terme.

– L’accident de chasse, David Landis (2020)

Un heureux accident que cet accident de chasse. Nous tombons un peu par hasard sur ce livre délaissé par toutes les maisons de romans graphiques en France. C’est le coup de cœur. Bien sûr, nous n’avons encore jamais fait de graphique chez Sonatine, mais le livre est tellement bon – et tellement caractéristique de ce que nous avons déjà fait avec la littérature du genre : mettre en avant un style singulier, une humanité davantage qu’une mécanique, une profondeur plutôt que des effets. Bref, nous craquons, et peu importent les risques, nous y allons. On connaît la suite, les nombreux prix littéraires, dont le Fauve d’or à Angoulême, le succès public, la reconnaissance pour les deux auteurs, assez stupéfaits, leur livre étant passé plutôt inaperçu Outre-Atlantique. Bref, un grand bonheur. Qui nous renforce dans la volonté déjà bien installée de faire passer notre enthousiasme avant les impératifs commerciaux « raisonnables » – en espérant qu’il soit communicatif.

– Les Somnambules, Chuck Wendig (2021)

Le genre de livre que l ‘on adore chez Sonatine : c’est à la fois du thriller, du roman politique, de l’horreur, de l’anticipation et un remarquable portrait de la société, le tout à travers une histoire palpitante, des personnages remarquablement dessinés, et une écriture diaboliquement efficace. Ce n’est pas tous les genres que l’on tombe sur un mille-feuilles aussi aérien et sublime. Nous avions inauguré le genre en 2011 avec Les Deux Mondes de Neal Stephenson, c’est volontiers un domaine où nous irions davantage. Encore faut-il trouver des auteurs du talent de ces deux-là, ce qui n’arrive pas tous les jours et même à peine une fois par décennie !

Avec un beau programme pour l’année qui démarre, Sonatine nous réserve encore d’excellents moments de lecture !

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